Juste sous vos yeux : la grâce d’un instant

Dans Juste sous vos yeux, le très prolifique et acclamé réalisateur coréen Hong Sang-Soo déroule vingt-quatre heures dans la vie d’une femme. Songkong, alias la très délicate Lee Hye-Young, est de retour dans la ville de son enfance. Une fable sur le poids du temps qui va à l’essentiel et qui bouleverse.

On pense immédiatement à un récit de Jean-Luc Lagarce : une femme proche de la cinquantaine revient dans les rues de sa jeunesse et y rencontre d’abord sa sœur puis un réalisateur. Le dramaturge qui, dans de nombreuses pièces, dont Juste la fin du monde, explorait la thématique du retour au foyer après de nombreuses années d’exil volontaire ne rougirait sans doute pas de cette parenté imaginaire. Premier acte : deux sœurs font défiler des existences que tout sépare a priori. Entre elles, des pauses, des mots apparemment ordinaires, des micro-tensions à l’improviste, ce que Nathalie Sarraute appelle les tropismes, ces tressaillements indicibles entre les êtres. L’une idéalise l’autre. Elle imagine la vie rêvée de sa sœur partie aux États-Unis sur un coup de tête, nous dit-elle, « pour suivre un homme qu’elle connaissait à peine ». Elle apprend avec stupeur qu’elle n’a pas été la vedette qu’elle imaginait mais une vendeuse de liqueur. On pense d’abord que l’enjeu se trouve là, dans ce tissage entre passé et présent, où affleure la mélancolie. Mélancolie donc quand l’actrice rencontre, au détour d’une ruelle, un ancien admirateur qui la reconnaît, malgré les années qui ont passé. Mélancolie aussi quand Jaew-on, un réalisateur,  la convoque dans un restaurant vide pour lui proposer de revêtir à nouveau les habits de son ancienne vie d’actrice et de devenir le visage phare de son nouveau film.

Mais très vite, on comprend que cela ne sera pas possible. Il n’y aura pas de film et encore moins de roman ou de romance, contrairement à ce que le nom du café où ils se retrouvent, Roman laissait augurer. L’histoire qui se raconte ici relève de la forme brève, de l’instantané – Jaew-on ne filme d’ailleurs que des court-métrages. Une forme brève donc qui colle à la fois à la durée de ce film (1h30), à celle des films imaginaires du réalisateur, un lointain cousin de Hong Sang-Soo, et à celle de la vie de Songkong. Elle révèle ainsi brutalement que la fin de sa vie est proche, ce qui plonge le réalisateur comme le spectateur, dans le désarroi. Le film dès lors change de tonalité, ce qui apparaissait jusqu’alors anodin se pare d’une lumière tragique. L’imminence de la mort charge le quotidien d’une autre valeur chez Hong Sang-Soo. Permettrait-elle de conjurer l’insoutenable légèreté de l’être ? Tout était pourtant déjà joué d’avance, dès la première scène, lorsque Songkong dormait sur un canapé, juste sous nos yeux

Le visible et l’invisible

Comme une partition de musique, le film tient donc à ses voix qui se succèdent, se toisent, se séduisent et s’affrontent.

Comme souvent, le réalisateur opte pour un certain dénuement formel qui tend vers le minimalisme. Pas de plan grandiose, de jeu esthétisant ou de grands chœurs musicaux. La matière que travaille Hong Sang-Soo est celle du réel et du présent. Les projections réalistes ou fantasmatiques sont éconduites et n’existe et n’importe finalement que ce qui se déroule de la manière la plus évidente sous nos yeux. Raison pour laquelle il choisit de travailler autour d’une image numérique où poignent ponctuellement des couleurs qui semblent plus vives que la normale : une pelouse verte resplendissante ou des fleurs roses dans un jardin. L’intensité de ces couleurs souligne peut-être la soif de présent de l’héroïne ou une perception du monde renouvelée par l’imminence de sa fin. Mais on peut aussi lire cette vivacité chromatique comme un écho aux paroles de Songkong, lorsqu’on l’interroge sur la mort : « Le paradis est là, sous nos yeux. » Saturer les couleurs permet de donner une importance à des paysages quotidiens, c’est les rendre pour le spectateur étranges et étrangères, et les interroger. Comme il pouvait déjà le faire dans La Femme qui s’est enfuie, le réalisateur ramène son cinéma à ce qui semble être l’essentiel pour lui, c’est-à-dire le dialogue ténu entre deux êtres. Comme une partition de musique, le film tient donc à ses voix qui se succèdent, se toisent, se séduisent et s’affrontent. La discussion entre le réalisateur et l’actrice, empreinte d’érotisme et de désir – désir de cinéma, désir érotique sont mis comme souvent sur un même plan – n’est ponctuée que par des notes de guitare maladroitement jouées par Songkong. La scène finale fait écho à la première, de manière troublante : notre actrice dort à nouveau sous le regard doux de sa sœur. Comme un cycle, celui de la journée, de la vie ou du film, qui s’achève.

L’histoire d’amour avec le réalisateur n’aura pas lieu. La mort, ce long sommeil, a rendu les événements qui se sont déroulés sous nos yeux presque dérisoires, leur donnant, une fois passés, l’air évanescent d’un songe. Au-delà des illusions reste la petite musique engourdie de Songkong sur un instrument mal accordé. C’est ce qui s’appelle chez Hong Sang-Soo le poids d’une présence.

Juste sous vos yeux, un film de Hong Sang-soo, avec Hye-Young Lee et Hae-hyo Kwon, en salles depuis le 21 septembre.

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