Trio, la générosité d’une rencontre

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Pour la rentrée, Zone Critique s’aventure dans l’univers de la danse avec son premier article sur cet art. Le spectacle Trio (For the beauty of it) de Monika Gintersdorfer est une parfaite entrée en matière pour se lancer dans l’aventure et découvrir en douceur les danses urbaines mexicaines (sonidero, l’high energy ou le reggaeton),  le coupé-décalé et le voguing.

Née au Pérou, Monika Gintersdorfer est une metteuse en scène travaillant principalement en France et en Allemagne. Depuis 2005, elle codirige le groupe de performance Gintersdorfer/Klaßen et est depuis 2017 directrice et cofondatrice du collectif international La Fleur.  C’est au sein de cet ensemble transculturel qu’ont pu se rencontrer les trois interprètes du spectacle : Ordinateur, Alex Mugler et Carlos Martinez. Trio est parti d’eux, de leur appétit, de leur joie de vivre, de leur virtuosité et de leur désir curieux.

Une initiation complice 

Le ton est donné, à peine le spectacle commencé : la danse est une langue universelle.

Le ton est donné, à peine le spectacle commencé : la danse est une langue universelle. En avant-scène, les danseurs.x disent successivement une liste de mots qui sont immédiatement interprétés par les autres artistes, selon une codification chorégraphiée précise. La scène est heureuse et absurde, comme une langue des signes peu pratique, mais très visuelle. Tour à tour, à mi-chemin entre un Ted Talk et un carrousel, les interprètes prennent le devant de la scène pour présenter leur discipline.

Tout d’abord, le coupé-décalé avec Ordinateur. Cette danse est née en 2002 à Paris, créée par un groupe de jeunes musiciens ivoiriens. A cette époque, la Côte-d’Ivoire est secouée par une violente crise politico-militaire. En réponse et par contraste, ce groupe, surnommé la Jet-Set, prône un mode de vie nonchalant et tape-à-l’œil.  Ils dépensent des fortunes dans les boîtes de nuits afro-parisiennes qu’ils fréquentent et sont reconnaissables par leurs pas de danse. Influencé par des danses traditionnelles africaines, le coupé-décalé se constitue de plusieurs milliers de pas, comme un dictionnaire mouvant. Les danseur.euse.s de coupé-décalé ont un jeu de jambes rapide et vif mais conservent en même temps un certain flegme.

Puis, Carlos Martinez, danseur.x Mexicain, entre en scène. Il parle des multiples danses urbaines de son pays, toutes issues d’un large brassage entre les cultures américaines, latino, européennes et africaines. Ces danses sont nées à même le bitume, portées par la musique des DJ appelés les “sonideros”, pulsées dans les décibels des Sound System installées dans les rues des quartiers populaires Tepito et Peñon de los baños. Les danses comme le sonidero, l’high energy ou le reggaeton sont un échappatoire face au quotidien violent d’une jeunesse désabusée. Elles sont une pulsion de vie et un besoin d’être ensemble dans la fête.

Enfin, le troisième danseur.x New-Yorkais, Alex Mugler présente le voguing, danse spectaculaire aux mouvements de bras fluides, vibrants et hypnotiques. Le voguing connait son essor aux États-Unis dans les années 1960,  avec une large émergence de Ball Room Scene où se retrouvaient la communauté queer pour des compétitions. Durant les Balls  s’affrontent différents danseur.euse.s dans plusieurs catégories : la performance (partie dansée du Ball), le Runway (jugement porté sur la façon de défiler comme un mannequin), la fashion (présentation de vêtements cousus main) et la Realness (capacité à se fondre dans la norme).

Les artistes portent ici tous un héritage artistique de résistance.

Ainsi, les trois interprètes exposent et partagent les origines de leur danse avant de les performer sur scène. Si les “pieds magiques” d’Ordinateur, les passes de break de Carlos Martinez, et les déhanchés sulfureux d’Alex Mugler pourraient ne pas sembler s’accorder au premier abord, ils portent tous un héritage artistique de résistance. Toutes ces formes ont été créées en opposition à une majorité dominante, pour se libérer d’un déterminisme social et parvenir à s’offrir un soutien mutuel. Cependant, Monika Gintersdorfer ne souhaite en rien entrer dans du communautarisme, et c’est uniquement portée par un fort sentiment de partage qu’elle extrait ces danses de leur milieu d’origine. Elle porte sur scène ces disciplines encore très peu représentées dans les théâtres.

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Bouleverser les codes de la représentation

“Pourquoi vous ne parlez pas ?”

En effet, ces danses ne sont pas nées sur un plateau de théâtre. Ainsi, le dispositif classique d’une salle assise et silencieuse face à une scène est presque immédiatement remis en question. Au début du spectacle, Alex Mugler demande au public dans son langage chorégraphié : “pourquoi vous ne parlez pas ?” Nous sommes vite animé.e.s par les musiques du DJ Timor Litzenberger et envahi.e.s par une irrésistible envie de bouger et de nous joindre aux interprètes, pourtant, convention oblige, nous restons sur nos sièges. Nous sentons que le plateau contient difficilement l’énergie de proximité, d’éclat, d’effusion qu’il peut y avoir dans les Balls, les rues de Mexico ou les clubs.

C’est un spectacle initiatique qui fait le pont entre des cultures et différentes façons de recevoir la danse. En cela, il y a inévitablement des points de friction. L’audience, trop passive, ne peut saisir l’entièreté de ces danses qui s’éprouvent dans le corps et les univers où elles sont nées. Pour aller au-delà de la frustration de l’immobilité du public, la mise en place d’ateliers de pratique ou bien l’installation de la salle en bi-frontal pourrait permettre de mieux évacuer cette énergie contagieuse, et d’aller plus loin encore dans le partage.

Trio n’est pas un spectacle de reggaeton, de coupé-décalé ou de voguing. C’est un point de résonance d’une humanité profonde.

Néanmoins, ce spectacle a une force rare, celle de la générosité d’une rencontre. Nous sommes amenés à composer avec les artistes qui s’adaptent aux dispositifs et aux salles dites “conventionnelles”. Le public quant à lui regarde avec humilité et respect ces formes festives qui rendent visible des luttes. Noam Sinseau, militant queer et danseur.x de voguing rappelait un jour que sa danse n’était pas faite pour être jolie, mais pour être politique. Indéniablement, Trio va au-delà de l’esthétisme : la simple représentation et mise en lumière de ces disciplines dans un théâtre sont les témoins d’un engagement.

Trio n’est pas un spectacle de reggaeton, de coupé-décalé ou de voguing. C’est un point de résonance d’une humanité profonde. Il brise les frontières des genres, des lieux, des cultures et des mœurs. Cette pièce offre aux spectateurs un peu de savoir, beaucoup de savoir-vivre ensemble et une folle envie de danser.

Pauline Crépin

Pour clôturer sa tournée parisienne (MC93, Monfort, St Ouen), Trio est à retrouver le 4 octobre à l’Espace 1789 à St Ouen à 20h. 

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