Musicanimale : Reflet de l’harmonie du monde

Frans Snyders, Concert d’oiseaux ou Oiseaux chantant avec une partition, 1629-1630, Madrid, Museo Nacional del Prado © Photographic Archive Museo nacional del Prado, Madrid

Harmonie urbaine, éclat solaire, oiseaux métalliques, la Philharmonie de Paris est comme un fragment de nature dans la ville. Cette colline grise, imaginée par l’architecte Jean Nouvel, renferme un véritable bestiaire artistique pour lequel il y a tant à voir qu’à entendre. À l’occasion de l’exposition Musicanimale, il nous est ainsi proposé de se laisser bercer par la symphonie du vivant jusqu’au 29 janvier 2023.

Abécédaire sonore

D comme disparition ou K comme Knud Viktor, l’exposition prend la forme d’un parcours alphabétique suggéré par l’abécédaire. De A à Z, il est fait référence au règne animal, ou à des paysages, à des objets emblématiques ou encore à l’appropriation par la musique de l’imaginaire animal.

Il est vrai que depuis toujours la nature fascine, de nombreux compositeurs ont su d’ailleurs saisir ses innombrables splendeurs. Il suffit de citer Les Quatre Saisons de Vivaldi ou encore La Mer de Debussy pour se rendre compte de l’attraction qu’elle exerce. Au cours de ce grand bestiaire auditif et visuel, divers artistes, musiciens, plasticiens ou encore vidéastes relient l’homme à sa nature profonde.

Erik Nussbicker, Le Cerf, 2022 © Georgi

B comme brame, avec son œuvre performative intitulée Le Cerf, Erik Nussbicker fait parler la mémoire des os. Le squelette de l’animal se retrouve ainsi transformé en instruments de musique s’inspirant des lutheries de l’âge de pierre. Cette œuvre a deux lectures, le travail artisanal d’une part, l’expérience réflexive et sensorielle d’une part. La matière osseuse choisie nécessite de préparer la carcasse, appréhender la texture, les odeurs et trouver une organologie adaptée à chaque forme. La finalité de cette création réside en ce que lesdits artefacts trouvent un écho dans notre intériorité et rendent en ce sens audible une part d’universalité et d’éternité.

Au passé, l’œuvre rappelle les prémices de l’humanité, les premiers instruments dans l’histoire de la musique. Au présent, elle alerte sur la fragilité du vivant et notre état de mortel. Enfin, pour l’avenir, elle interroge notre matérialité.

Quelques lettres plus loin, E annonciateur de l’escargot, animal tantôt amusant tantôt repoussant, dont il paraît, de prime abord, incongru de le placer au premier plan d’une œuvre. Le baveux, outrageusement nommé, est pourtant massivement représenté dans l’histoire de l’art et se retrouve notamment consacré chez Miró avec son huile sur toile Escargot, Femme, Fleur et Étoile ou encore chez Dalí par son bronze L’Escargot et l’Ange.

If and Only If 2018, Anri Sala, VG Bild-Kunst, Bonn

Dans le film If and Only If (2018) consacré dans cette exposition, l’animal focalise l’attention. La caméra scrute sa lente progression du bas vers le haut de l’archet du musicien Gérard Caussé, pendant que celui-ci interprète l’Élégie pour Alto seul d’Igor Stravinsky.

Le glissement du gastéropode est un véritable éloge à la lenteur et affirme l’existence d’autres réalités temporelles que celle qui rythme la vie des Hommes. Surtout, la musique ici n’est pas que contemplative et illustratrice de l’étrange ascension dont nous sommes le témoin, elle est, au contraire, affectée dans son essence par la présence de cet animal sujet-objet de l’œuvre. L’escargot modifie certes la longueur de la pièce, mais également la stabilité et la technique de jeu de l’interprète. Le violoniste doit composer avec la présence de ce curieux invité pour ne pas le faire basculer ou l’interrompre avant la fin de son périple.

Une partition formidablement écrite grâce à l’interaction tactile entre le musicien et l’escargot, l’Élégie de Stravinsky devient alors un voyage conjoint vers une nouvelle interprétation.

Cabinet de curiosités

Serinette, Fin du XVIIIe siècle, Claude Germain, Musée de la musique

Ensemble de spécimens, luth charango avec carapace de tatou, cigale géante de Bornéo reconstituée avec des archets et des violons, il nous est donné à voir un florilège d’objets sans cloisonnement, ni hiérarchie. Parmi ces quelques curiosités, la serinette, un petit coffret en bois, qui dénote par son joli ornement.

Très à la mode dans les salons, l’oiseau domestique servait à distraire l’aristocratie du XVIIIe siècle, meublant si gracieusement les silences dérangeants des conversations mondaines. La serinette servait d’outil éducatif pour les oiseaux siffleurs, en particulier pour les serins des Îles Canaries, qui, à force d’entendre les airs joués, finissaient par les reproduire.

L’oiseau participe aux arts de cette époque, quitte la mélodie de son chant naturel pour rejoindre nos voix et instruments. L’homme du siècle à l’instar de Rousseau ou de Chardin, si sensible à l’immense beauté du monde désire la conserver au plus près de soi.

Dans une autre forme d’art, une large documentation sonore mise à disposition laisse découvrir, une fois de plus, la virtuosité de l’alliage des chants d’oiseaux à ceux des hommes. Papageno, créature hybride mi-homme mi-oiseau de l’œuvre de Mozart, La Flûte enchantée, incarne à son tour l’animalité dans l’opéra. Les phonogrammes jouent cette mélodie bien connue qui n’a de cesse d’inspirer les artistes. Marc Chagall imagine ainsi un costume haut en couleur pour la scène redonnant vie à cet oiseleur. Jacques Drésa à son tour se prête au jeu et conçoit une maquette pour Papagena. Cette promise n’a dans l’opéra qu’une seule intervention chantée, un duo avec Papageno bref, mais extraordinaire dans son bégaiement syllabique stylisé.

Entre imagier vagabond et cabinet de curiosités, ce catalogue éclectique de 150 œuvres relate de formidables récits qui poétisent le lien entre l’humanité et le vivant.

Dialogue entre l’art et le vivant

Musicanimale, au-delà de montrer la beauté de la nature, souligne la douceur du bruissement du vivant. L’association des images et des sonorités tant mystérieuses qu’envoûtantes procurent de multiples émotions.

Musicanimale, au-delà de montrer la beauté de la nature, souligne la douceur du bruissement du vivant.

À ne pas s’y méprendre, le propos est mesuré et ne se veut ni le porte-parole d’une beauté exaltée, ni inquisiteur quant aux enjeux de préservation. Cette question sous-jacente de la biodiversité est traitée de manière subtile et sous un angle encore que peu exploré, la musique.

Dans cette curieuse discussion, entre les sciences et les arts, l’artiste ne sert pas d’un outil didactique. L’optique n’est effectivement pas de rendre la matière scientifique accessible ou encore la question de la sauvegarde désirable. Au contraire, l’approche est plus intuitive, rendant compte d’une influence créative réciproque.

Finalement, l’artiste capte les signes persistants presque inconscients de son environnement et le restitue avec une part d’appropriation inhérente à ses sens. Loin d’une industrieuse habileté à reproduire la nature, il la ressent, comme nous tous, au service ici de l’art le plus abstrait.

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