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Ribes en Mille et un morceaux

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Jean-Michel Ribes © Culture Box

Jean-Michel Ribes, écrivain et metteur en scène, dirige le théâtre du Rond-Point depuis 2002 avec un seul mot d’ordre : ne représenter que des auteurs vivants. Dans Mille et un morceaux publié aux éditions L’Iconoclaste, il évoque de multiples souvenirs, raconte des anecdotes insolites et jette au fil des pages des idées qu’il appelle « Miettes », tantôt sous forme d’aphorisme, tantôt sous forme de remarques cocasses.

août 2015

août 2015

Il en a connu du monde ce petit homme au crâne poli, avec ses petites lunettes rondes, souvent coiffé d’un chapeau : Roland Topor, Jean Mercure, Jacques Villeret, Roland Blanche, Philippe Khorsand, Pierre Desproges, Christian Fechner, Georges Moustaki, Claude Berri, Alain Resnais, toute la joyeuse bande de Hara Kiri puis Charlie Hebdo… Et dans Mille et un morceaux, vous pourrez à votre tour croiser leur chemin. En effet, Ribes narre sans détour et avec précision ces rencontres qui marqueront sa vie à jamais. Quand ce n’est pas une, c’est cinq voire dix pages qu’il réserve à chacune, profitant de cette forme hâchée et succinte pour laisser une empreinte du souvenir, faire l’éloge de l’amitié et fonder une mosaïque de personnages. Cet ouvrage enfanté par l’auteur du Rire de Résistance reflète tout aussi bien sa personnalité, fantaisiste et décalée que celles de ceux qui l’ont accompagné, croisé, amusé. On a donc d’emblée un récit autobiographique qui se construit sur un foisonnement de vie, de caractères, de paroles, même s’il n’engage qu’un seul point de vue.

Abondance humaine et intellectuelle

De ses débuts de jeune dramaturge proposant au directeur du théâtre de la Ville, Jean Mercure, sa pièce L’Odyssée pour une tasse de thé à sa « prise du Rond-Point », Ribes retrace son histoire, à la croisée entre l’épopée et la nouvelle plutôt que l’autobiographie au sens strict du terme. Je dis épopée car le narrateur parle autant de ses échecs que de ses réussites et que la consécration logique de son œuvre comme de son soutien à la création contemporaine parvient à la fin de l’ouvrage ; en 2002, les EAT (Ecrivains Associés du Théâtre) décident de faire de lui le représentant des auteurs vivants et lui confient le rôle de dirigeant du théâtre du Rond-Point. Il s’agit donc d’une épopée théâtrale, mais aussi intellectuelle et humaine, de part les inombrables rencontres et les projets menés aussi bien à la scène qu’à l’écran. Je dis aussi nouvelle pour la forme. Mêlant parfois le grave au ridicule, Ribes achève chaque « épisode » (si on peut appeler la division de l’ouvrage ainsi) ou réflexion par une chute, si bien que le lecteur entame la lecture avec à l’esprit, l’excitation perpétuellement renouvelée d’une fin inattendue ou amusante. Le rythme est ainsi soutenu, et bien que d’une apparence fourre-tout, le récit suit une ligne directrice plus ou moins chronologique qui tient à lui redonner un semblant de structure.

Une pyramide de choses et d’autres

Mille et un morceaux se dévoile en réalité comme une suite d’écrits sûrement rédigés dans l’instant, pour ne pas laisser s’échapper une idée ou la perception fugace d’une image. Il prend la forme d’une pyramide de choses et d’autres. Il s’étire selon un bariolage de situations, une tapisserie de textes, parfois sans vraiment de rapport les uns avec les autres mais cela importe peu. Certaines anecdotes paraissent tellement surréalistes, issues d’un concours de circonstances comme sait en produire l’imprévu, qu’il est impossible d’en négliger la matière romanesque. On relèvera par exemple l’agression de Jean Mercure par le chat de Ribes manquant de lui arracher un œil, la rencontre avec Gary Grant en robe de chambre dans la cour du 44, rue du Bac, ou encore, la remarque de Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, au Salon du livre : « J’ai beaucoup entendu parler de votre théâtre, il paraît qu’on y mange très bien ».

Sans être un catalogue de souvenirs, Mille et un morceaux aboutit à une juste répartition entre histoires vraies à dormir debout et suggestions de réflexions.

Ainsi, se dessine une composition hétéroclite faite de mots et d’images, surtout d’images puisque Ribes manipule l’humour avec finesse et mordant, qui fait écho aux propositions eccléctiques composant chaque année la programmation du Rond-Point. Ribes est un homme à multiples facettes, voué à un éparpillement dominé par le Rire de Résistance ; férocité, bizarre, politiquement incorrect s’il me fallait résumer cette doctrine dénuée de règles sauf la pratique constante de la joie et de la bonne humeur. Ribes, à l’origine de ce mouvement de libération par le rire, ne s’impose jamais comme donneur de leçon et avoue avec une grande modestie : « Je ne suis pas écrivain. Je suis auteur, ce n’est pas autant, mais c’est plus rapide. Je suis auteur pour acteurs. J’écris pour la voix, avec la voix, j’écris de la parole, cet endroit où se mélangent la viande et la pensée, le mouvement et les idées, quelque chose qui vient tout de suite… je n’ai aucun don pour des descriptions de paysages ou des accompagnements psychologiques (…). ».

Sans être un catalogue de souvenirs, Mille et un morceaux aboutit à une juste répartition entre histoires vraies à dormir debout et suggestions de réflexions, « des pistes d’envol » comme s’intitulent les séances de lecture ouvertes au public organisées au Rond-Point, et c’est un immense plaisir de lecture où la langue glisse sous les yeux en même temps qu’elle n’a de cesse de nous surprendre.

  • Mille et un morceaux, Jean-Michel Ribes, éditions L’Iconoclaste, 509 pages, 23€
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