Que vaut vraiment ?

Yasmina Khadra : des bombes et des roses

©Actualitté, Yasmina Khadra, 2014.

Mohammed Moulessehoul, de son nom de plume Yasmina Khadra, fédère et confronte simultanément le monde arabe et la culture occidentale par le biais de la littérature. Il fait partie de ces écrivains populaires ayant su trouver la formule romanesque lui permettant de partir à la conquête d’un large public de lecteurs. Mais à toujours suivre cette recette à la lettre, son œuvre ne se limite-t-elle pas  à quelques belles histoires à l’eau de rose ?

Yasmina Khadra est l’une des principales figures de la scène littéraire francophone du XXIe siècle. Il suffit de voir les nombreuses adaptations au cinéma dont ses œuvres ont fait l’objet à l’instar de Ce que le jour doit à la nuit, L’attentat ou encore Les Hirondelles de Kaboul pour réaliser qu’il est l’un des écrivains les plus populaires à l’échelle du monde francophone. Et pour cause, la dimension géopolitique que revêtent ses œuvres est un gage de modernité, critère devenu essentiel auprès d’un public en soif d’enjeux contemporains par-delà les frontières. À cette équation s’ajoute une plume doucereuse sur fond d’intrigue amoureuse qui ne manque pas de faire le bonheur des lecteurs au cœur tendre … Yasmina Khadra fait partie de ces alchimistes ayant su trouver le graal de tout écrivain cherchant à se tailler une place dans le marché du livre : la formule romanesque lui permettant de partir à la conquête d’un large public de lecteurs.

Mais à toujours suivre cette recette à la lettre, son œuvre ne risquerait-elle pas de tendre à la linéarité ? Auteur d’une trentaine de romans parmi lesquels se trouvent aussi bien des polars que des nouvelles ou des récits autobiographiques, Yasmina Khadra multiplie ses horizons littéraires et ne circonscrit en aucun cas sa voix aux frontières algériennes. Il est l’écrivain de l’entre-deux ; oscillant entre réalisme et fiction, conflits hostiles et lyrisme enchanteur … Derrière une diversité d’intrigues et de supports littéraires, les enjeux soulevés par son oeuvre restent inchangés.

Un miroir ouvert sur le monde arabe

Le monde arabe que dépeint Yasmina Khadra n’est pas le reflet d’un Orient replié sur lui-même mais d’un Orient se construisant au regard de l’Occident

Lire Yasmina Khadra c’est avant tout s’imprégner de la culture du monde arabe. Chacune de ses œuvres est une invitation à saisir la pluralité et la complexité des enjeux gravitant autour de cet Orient tantôt adulé tantôt diffamé par les occidentaux. Le monde arabe que dépeint Yasmina Khadra n’est pas le reflet d’un Orient replié sur lui-même mais d’un Orient se construisant au regard de l’Occident. Parmi les personnages habitant ses romans, il est courant de retrouver des pieds noirs à l’instar de la belle Emilie dans Ce que le jour doit à la nuit mais plus généralement des occidentaux amenés d’une manière ou d’une autre à se confronter au continent africain, au Proche-Orient ou encore à l’Asie centrale, tel le médecin allemand Kurt Krausmann qui dans l’Equation africaine se retrouve piégé au large des côtes somaliennes.

Yasmina Khadra ne circonscrit pas géographiquement pour autant son champ narratif au monde arabe : son roman Khalil invite le lecteur à se mettre dans la peau d’un kamikaze ayant participé aux attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Comprendre le monde arabe à travers la plume de Yasmina Khadra, c’est en partie comprendre ce qui le lie à nos sociétés occidentales. L’histoire de l’Algérie en est l’exemple même : comment occulter la colonisation française des terres algériennes lorsque celle-ci s’étale sur plus de cent ans ? Ce que le jour doit à la nuit, À quoi rêvent les loups, Les agneaux du seigneur, Morituri … Autant d’œuvres dressant un portrait saisissant et complet de l’Algérie telle que la perçoit Yasmina Khadra, de la révolution du FLN aux années noires, d’Alger la blanche aux villages fantômes de l’ouest algérien … L’œuvre de Yasmina Khadra est un miroir ouvert sur le monde arabe : la trilogie géopolitique des Hirondelles de Kaboul, de l’Attentat et des Sirènes de Bagdad transportent le lecteur en Afghanistan, en Israël et en Irak. La Dernière nuit du Raïs, quant à lui, nous plonge dans l’histoire de la Lybie à travers le personnage de Kadhafi. Si Yasmina Khadra a fait des mutations traversant le monde arabe son domaine de prédilection, il ne s’en octroie pas moins quelques libertés de temps à autre. En 2016, c’est à Cuba qu’il dépose sa plume dans Dieu n’habite pas à la Havane.

L’univers de Yasmina Khadra se trouve aux antipodes de l’Orient fantasmé par Baudelaire ou Delacroix. En mettant en lumière des sujets défendus, il n’hésite pas à laver le linge sale du monde arabe en public : terrorisme, intégrisme religieux, obscurantisme …

“On traquait les conjurateurs, les imams indociles, les figures emblématiques de naguère, les femmes indélicates et les parents de taghout. Ceux-là étaient égorgés, décapités, brûlés vifs ou écartelés, et leurs corps exposés sur la place.” À quoi rêvent les loups ?

La question des inégalités socio-culturelles se retrouve de même fréquemment dans ses œuvres ; des personnages pauvres sont amenés à rencontrer des personnages bien plus aisés à la manière des familles Kim et Park dans le film sud-coréen Parasite de Bong Joon-ho. Autre thématique omniprésente dans les romans de Yasmina Khadra : la guerre. Qu’elle soit militaire ou civile, économique ou religieuse, la guerre imprègne son œuvre de violence. Une violence que l’auteur dénonce avec véhémence, tout comme la corruption qui sévit dans nombre de pays arabes.

Fiction ou témoignage historique ?

yasmina khadraYasmina Khadra est-il un romancier, un conteur, un poète ? N’est-il pas avant toute autre chose un témoin du cours de l’histoire, un homme politique ? Mohammed Moulessehoul est un écrivain polymorphe s’adonnant aussi bien à la fiction qu’à l’écriture journalistique. Il parsème ses romans d’envolées lyriques dont ses lecteurs se repaissent entre deux explosions : “Je pensais offrir ces roses à l’amour de ma vie, et elles ne sont bonnes qu’à fleurir la tombe de mes rêves”, Ce que le jour doit à la nuit

Dans le monde de Yasmina Khadra, les roses poussent parmi les bombes et les bombardiers frôlent les colombes. Que vaut vraiment le romancier qu’est Yasmina Khadra ? Que vaut vraiment le témoin historique qu’est Mohammed Moulessehoul ? À mi-chemin entre éducation sentimentale et révolutionnaire, l’écrivain a fait de l’entre-deux son terrain de jeu.

Si cette polyvalence a séduit plus d’un lecteur, elle dissimule également son talon d’Achille … Son oeuvre ne semble jamais prendre le risque du renouvellement. Et pour cause : pourquoi l’écrivain prendrait-il le risque de remettre en question un parti pris étant gage de succès ? On ne retrouve pas avec la même intensité la froideur et la férocité émanant de la plume du journaliste Sorj Chalandon (je pense notamment au Quatrième Mur). Dans son autobiographie L’écrivain, Y. Khadra se livre sur son passé au sein de l’armée algérienne. Deux êtres s’affrontent en son fort intérieur : l’écrivain dans lequel il désire ardemment se reconnaître et l’officier qu’il a été pendant plus de trente ans. Tels Dr. Jekyll et Mr. Hyde, Yasmina Khadra et Mohammed Moulessehoul cohabitent étrangement au sein d’un même univers littéraire dont l’essence même repose sur cette dualité …

À la recherche du féminin perdu

L’écriture de Mohammed Moulessehoul est pleinement empreinte de féminité ; une féminité se trouvant pourtant aux antipodes des valeurs défendues par l’armée algérienne au sein de laquelle il a exercé en tant qu’officier pendant 36 ans. Afin d’éviter la censure que ses supérieurs lui réservent, l’écrivain téméraire remet symboliquement son destin entre les mains de sa femme : Yasmina. Un choix tout aussi stratégique qu’engagé en faveur de l’émancipation des femmes : “la faille du monde arabo-musulman réside dans la disqualification de la femme”, affirme-t-il sans ambages lors d’une interview de l’Express menée en 2009 (1). Ses œuvres nous invitent à repenser la masculinité, qui au-delà de la question de la condition des femmes dans le monde arabe demeure un sujet de réflexion universel. La banalisation de la misogynie et des agressions faites aux femmes dans nos sociétés est sévèrement condamnée par Yasmina Khadra, notamment dans ses polars L’outrage fait à Sarah Ikker et Qu’attendent les singes relatant le viol commis à une femme mariée et l’assassinat d’une jeune étudiante. Des viols de femmes, certes, mais narrés du point de vue de l’entourage et non des victimes, du “on” qui juge et qui médit : ” On avait violé sa femme. On avait ruiné son honneur.” L’outrage fait à Sarah Ikker

Ses œuvres nous invitent à repenser la masculinité, qui au-delà de la question de la condition des femmes dans le monde arabe demeure un sujet de réflexion universel.

L’écrivain cherche à briser le tabou autour de ces violences et s’indigne du manque de compréhension et de bienveillance que manifestent un certain nombre de personnes composant l’entourage des victimes, hommes comme femmes. Cette problématique du viol, ici dépeinte à travers le prisme du regard masculin, nous la retrouvons à travers la plume de Virginie Despentes dans King Kong Théorie : “En France, on ne tue pas les femmes à qui c’est arrivé, mais on attend d’elles qu’elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu’elles sortent spontanément du vivier des épousables”. La différence entre culture assumée du viol dans le monde arabe et culture dissimulée du viol en Occident ne tient visiblement qu’à un fil …

Mohammed Moulessehoul ne se cache pas de vouer un amour inconditionnel aux femmes. Son roman Les anges meurent de nos blessures témoigne de cette ardeur, celui-ci retraçant les rencontres amoureuses du protagoniste, de la jeune cousine à la prostituée :

“Certes, la femme n’est pas tout, mais tout repose sur elle… Regarde autour de toi, consulte l’histoire, attarde-toi sur la terre entière et dis-moi ce que sont les hommes sans les femmes, ce que sont leurs vœux. Que l’on soit riche comme Crésus ou aussi pauvre que Job, opprimé ou tyran, aucun horizon ne suffirait à notre visibilité si la femme nous tournait le dos.” Ce que le jour doit à la nuit

Mais à le lire, les femmes ne lui auraient pas toujours rendu la pareille. Si elles sont le plus souvent adulées par l’écrivain algérien, celui-ci n’en occulte pas moins la souffrance qu’elles peuvent engendrer dans le cœur d’un homme. Cousine K met en exergue le mal-être pouvant dériver de telles passions : jalousie dévorante, anéantissement de soi … Les figures féminines clés de Ce que le jour doit à la nuit ainsi que du Sel de tous les oublis paru récemment sont indéniablement source de souffrance pour les protagonistes masculins. Le cœur de Younes se déchire en silence lorsqu’il réalise que la fille qu’il aime secrètement se trouve avec un autre que lui ; Adem se tord intérieurement de douleur suite au départ de sa femme.

Quand féminité ne rime pas avec féminisme

L’œuvre de Yasmina Khadra est certes une ode à la féminité ; mais certainement pas au féminisme qu’elle ne fait qu’effleurer.

Yasmina Khadra se pense et se dit ouvertement féministe. Il est vrai que de sa plume transparaît un amour sincère et une profonde empathie envers la gent féminine ; est-il pour autant question de féminisme ? Dans nombre de ses romans, la femme est dépeinte telle l’incarnation de la vie et de l’espérance à l’instar de Zuneira et de Mussara dans Les Hirondelles de Kaboul … Les femmes jouent un rôle essentiel dans les œuvres de Mohammed Moulessehoul. Dommage que celui-ci se circonscrive au prisme de regards exclusivement masculins. Zuneira et Mussarat, tout comme Élena dans l’Équation africaine, ne sont pas des héroïnes à part entière mais des extensions du protagoniste masculin. En redonnant aux hommes le goût de la vie, elles parviennent à se frayer une place dans la trame narrative. Dans l’Attentat, la place accordée au personnage de Sihem est celle d’une figure in absentia : le lecteur n’a écho de son existence qu’au travers du discours de son époux. La représentation stéréotypée du personnage de Sihem relève-t-elle du sexisme ? C’est la question soulevée par Mohamed Amine Khoudi et Amar Guendouzi, rattachés à l’université algérienne de Tizi Ouzou en grande Kabylie, dans leur article universitaire L’attaque de Yasmina Khadra : Une lecture féministe (2). “Tu es Femme, Hanane. Te rends-tu compte de ce que ça signifie? Femme. Tu es tout, l’amante, la sœur, l’égérie, la chaleur de la terre et la mère.” À quoi rêvent les loups ?

Le féminisme de Yasmina Khadra l’amène étrangement à privilégier un critère parmi la multitude de qualités imputables à la femme : la beauté. Zuneira, Emilie, Elena … Toutes ces femmes ont leur physique pour atout majeur ; leur existence littéraire se réduit pour la plupart au désir qu’elles suscitent auprès des hommes les convoitant. Le personnage d’Emilie dans Ce que le jour doit à la nuit se résume à trois mots : belle, amoureuse et légère. Quant aux discussions que tient la mère de Younes avec les autres femmes, elles ne portent que sur des prédictions de voyance et des illusions sentimentales. Où sont les femmes d’Alger ayant œuvré à la guerre d’indépendance ? Nulle trace des semblables de Djamala Bouhired, Hassiba Ben Bouali et de Djamila Amrane dans ce roman. L’œuvre de Yasmina Khadra est certes une ode à la féminité ; mais certainement pas au féminisme qu’elle ne fait qu’effleurer.

Bibliographie indicative :

  • Ce que le jour doit à la nuit, 2008
  • L’Attentat, 2006
  • A quoi rêvent les loups ?, 2004
  • Cousine K, 2003

Référence :

1- Entretien publié le 2 avril 2009 dans le supplément spécial Aix-en-Provence de l’Express,
http://www.press-on.fr/culture/26/yasmina-khadra–aix-ne-ma-jamais-vraiment-adopte

2- L’attaque de Yasmina Khadra : Une lecture féministe
https://aleph-alger2.edinum.org/3146

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