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À la fosse

Une rumeur courait depuis bientôt un siècle concernant des inédits de Huysmans conservés par Monsieur Jacques Descombes, premier président du très secret « Huysmans Club », fondé en 1919. On croyait néanmoins ces ébauches disparues dans l’incendie que la première maîtresse de l’auteur provoqua dans son bureau après l’avoir surpris avec la seconde. Ce n’est que très récemment qu’un stagiaire des éditions de L’Herne souhaitant rester anonyme est tombé, au hasard d’un vide-greniers, sur quelques feuillets d’une pièce inconnue du Maître que nous offrons aujourd’hui à nos lecteurs.

« Le fruit du monde, c’est sa ruine : il ne grandit que pour tomber ;
il ne bourgeonne que pour faire périr par des calamités
tout ce qui aura bourgeonné en lui.
 »
Grégoire le Grand

            Jusqu’alors, l’existence d’Élysée Surint s’était déroulée dans le plus parfait ennui. Les richesses considérables que sa famille, depuis longtemps illustre dans l’industrie, avait extorquées aux carrières de province et aux mains caleuses de prolétaires incultes, l’avaient définitivement placé à l’abri du besoin. Replié dans l’alcazar de ses rentes, assiégé par l’universelle opprobre qui frappe toujours ceux qu’on estime trop bien lotis pour l’être devenus par la seule habileté aux affaires, il avait passé l’essentiel de sa carrière d’oisif à détromper, sans  succès, l’invincible phlegmon de néant qui enflait en lui. Ces subtiles esquives du taedium vitae l’avaient rompu à toutes les drogues et à tous les simulacres, l’avaient étourdi de tout ce que le monde pouvait offrir de délices aliénants. Vingt années durant, il s’était essoré l’âme et le corps aux rouleaux de toutes les luxures. Désormais accablé de quarante hivers, il était comme le fruit sec dont la splendeur au tombé de l’arbre n’est plus qu’un souvenir lointain. Cloîtré dans son gigantesque appartement parisien, il ne lui restait plus qu’à attendre la suprême étreinte, l’inexorable eschaton de la corruption des chairs, à osciller entre le pilulier et les crampes dans le désert de journées catacombesques, à vaciller nerveusement comme un cierge dans l’assourdissant silence. Quelque subalterne découvrirait bien un jour ou l’autre son corps au cours d’un ménage matinal.

Pourtant, en allumant le téléviseur qu’il avait fait sertir dans un imposant meuble monastique en bois de cachou noir, une nouvelle parvint à le tirer de sa langueur. L’étrange et sinistre grippe, qui depuis quelques semaines tourmentait une obscure municipalité d’Asie, commençait à prendre une inquiétante ampleur. Sous le sceau du secret d’État le plus total, on supputait déjà des cohortes d’infectés, on redoutait des moissons de morts. Sur place, l’armée dépêchée avec grande dépense avait ceint le cloaque de ses machines les plus dissuasives. Élysée sentit frétiller en lui le vestige d’une malignité qu’il avait cru depuis longtemps éteinte. Pesamment, comme un cadavre reprenant vie, son imagination commença à se désengourdir. Le récit de ces emmurés vifs, perdus au fond de la Chine, psalmodié par les voix creuses des préposés aux gros titres, avait réveillé en ses tréfonds des gueules avides de calamités, et se mêlait lascivement aux souvenirs de lectures de Mirbeau. Quels sacrilèges, quelles orientales abominations pouvaient bien se tramer entre les piles de charognes ? Pareil à ce Léontios que Platon mentionne en sa République, ses yeux avaient faim de cadavres et d’horreurs, et comme lui, il se sentait à nouveau l’envie de lancer ce cri qu’il avait si souvent poussé durant ses débauches, et qui ralliait tous les esthètes damnés : « Voilà pour vous, mauvais génies, emplissez-vous de ce beau spectacle ! ».

*

          Quelques mois de pandémie avaient suffi pour le ressusciter complètement. Son corps, dont l’anatomie avait été brisée par les turpitudes, semblait pourtant animé d’une fureur et d’une énergie juvéniles. Les branches flétries de ses membres, la voûte ployante de son dos semblaient pénétrées d’une sève débordante et contre-nature. Sous l’aile sombre du désastre qui, désormais, s’étendait par-dessus l’Europe toute entière, son insolente santé poussait comme un chardon sur la ruine. Il passait ses journées entières suspendu aux dépêches télévisuelles : dès le réveil, les Laudes du premier bulletin lui délivraient les superbes aggravations de la nuit ; à Tierce, il savourait, accompagnées d’un litre de café noir, les gesticulations des invités de second ordre qui égrenaient leurs inquiétudes, leurs inutiles solutions, leurs risibles panacées. Jusqu’à None, il s’épuisait les yeux à des recherches fébriles, rivé sur son ordinateur, afin de prendre l’entière et savoureuse mesure du désastre. Son plus franc plaisir, cependant, allait aux débats sérotinaux : contempler des tablées aseptisées d’experts, d’enragés, d’alarmistes en tous genres, de prophètes sans dieu ; les voir opposer sans succès les plus subtiles ratiocinations, et s’accabler souvent d’épithètes et d’injures provoquait chez Élysée des transports voluptueux. Il aurait souhaité connaître avec certitude le moment et la forme de l’écroulement définitif du monde, afin de pouvoir savourer dans une omniscience démoniaque la vanité des plans et des espoirs sans cesse rabâchés, comme on regarde l’insecte s’agiter sous le verre qui l’emprisonne en guettant l’instant où lui parviendra enfin l’obscure conscience de sa condamnation. Chaque argument de ces joutes stériles semblait aiguillonner une guivre tapie sous le glacis des nouvelles, dont la fureur d’être ainsi réveillée se mesurerait le lendemain au surplus de cadavres qu’on enregistrait aux morgues déjà bondées.

La veille, le régal d’une mortalité en nette hausse avait induit chez lui des rêves de Peste, qui l’avaient enchanté. Aussi dès le réveil se mit-il en quête, sur les échoppes numériques d’antiquaires qui lui avaient jadis permis d’assouvir tant de vices prohibés, d’artefacts dont la sinistre présence rendrait plus tangible, dans son logis, le triomphe contemporain de la mort. Il lui fallut déployer des trésors d’assiduité pour parvenir à capter pour lui seul, au sein des milliers de contrefaçons honteuses qui pullulaient sur le marché noir, un masque véritable de médecin de la peste. Les enchères, rendues plus insanes encore qu’à l’ordinaire par l’évident contexte de trépas et de vice, furent d’une âpreté terrible, et lui coûtèrent une partie conséquente de son douaire. Mais le contenu du paquet qui lui arriva, dissimulant la noirceur oratique de la relique sous les dehors anonymes d’un carton de poste, valait bien les sacrifices consentis. Les longues journées suspendues aux horloges, passées en vigiles à la fenêtre et en vains aller-retours à la boîte aux lettres lui firent concevoir jusqu’au paroxysme la grandeur esthétique de son acquisition. Aussi, le jour du déballement, se tenait-il à la cime de l’anticipation, dans une fièvre de possédé. Quel bec splendide, quelles œillères de ténèbres ! Des heures durant, il jouit de l’étouffante terreur que son acquêt procurait au port, renifla le creux de son bec pour y deviner les restes de Thériaque à peau de vipère qu’on y bourrait pour se garder des miasmes, et caressa ce cuir contre lequel des mains impuissantes et avariées avaient probablement épuisé leurs dernières ressources. Se pouvait-il concevoir une chose plus exaltante que d’accueillir l’épidémie du Siècle avec l’équipage qui jadis, servit à en saluer une autre ? Il  passa des heures dans l’apnée délicieuse de cet instrument macabre, et oublia même un moment l’invincible aversion qu’il nourrissait pour tout ce qui était extérieur à ses appartements, afin de descendre épouvanter, dans le hall de l’immeuble dont il possédait le dernier étage, un concierge et quelques voisins. Le plaisir étonnamment vif qu’il prit à cette boutade l’inclina à persévérer. Il s’amusa alors à de nocturnes hânteries. Drapé dans un sombre auto-coat qui tombait lourdement jusqu’au sol, et dont le col remonté lui couvrait jusqu’aux oreilles, coiffé de sa terrifiante cagoule, il s’installait en silence dans l’ascenseur, attendant patiemment qu’un infortuné presse le bouton d’appel. Plusieurs locataires firent les frais de ses diableries, et sa réputation, si cela était possible, empira.

On ne s’amusa pas longtemps de ses farces, et bientôt, une cabale de tous les commensaux se forma contre lui. Les domestiques, dont on se partageait l’esclavage entre gens d’égale fortune, furent découragés de travailler pour lui. Après quelques semaines, ne pouvant se résoudre à nettoyer lui-même son logis, il se trouva submergé d’ordures et de vermine. Il manqua même de se faire battre par un Hercule qu’on avait embusqué tout exprès pour lui faire passer ses drôles de façons, et de mauvais gré, il dut bien renoncer à ses jeux sinistres.

*

          Mais son esprit, surchauffé par les roueries, enthousiasmé par cette audace nouvelle qu’il ne se connaissait pas, ne pouvait désormais plus végéter. Tel un feu de forêt qu’un vent puissant activait et précipitait vers l’avant, transformant indistinctement tous les obstacles en combustible, l’éréthisme d’Élysée trouva bientôt de quoi entretenir son ardeur. S’étant enrôlé dans des groupes de discussion profanes, afin de pouvoir se vautrer dans la tourbe des réactions populaires à cette Grande Peste, il s’avisa d’un curieux personnage dont le patronyme gagnait en notoriété. Ces louanges analphabètes, dont la ferveur était sublimée par les dérisoires moyens intellectuels des sectateurs, recommandaient déjà l’homme à son attention. De rapides recherches confirmèrent bientôt cette excellente impression : Lazare Migras, ainsi qu’il se nommait, était un servant d’Hippocrate déchu, qui avait perdu les menus bénéfices d’une carrière médiocre en défendant obstinément un traitement expérimental contre la bébésiose bovine. Devenu la risée conjointe des médecins et des vétérinaires, il s’était fait oublier quelques temps, pour revenir désormais armé d’une miraculeuse décoction virucide, dont il publiait l’efficacité incomparable dans des journaux scientifiques mercenaires. Il n’en fallait pas plus pour qu’Élysée y discerne l’opportunité d’approfondir son récent et tumulaire art de vivre. Une semaine durant, il dut se frayer un chemin à travers la broussaille accablante de la doxa plébéienne, discerner dans les phrases déjetées, les conjugaisons ébouriffantes, les syntaxes difformes, quelque vestige d’information sensée que tentaient péniblement de se transmettre entre eux ces cloportes du verbe, et qui pourrait le mener aux coordonnées de ce rebouteux. Ces efforts harassants portèrent enfin leur fruit, et il fut bientôt en possession d’un numéro de téléphone qu’il composa dans la plus grande solennité. L’échange fut bref et incohérent, mais il parvint à extorquer à la voix monocorde un rendez-vous en fin de semaine, à son domicile même. La faveur lui coûta une obole démesurée, qu’il promit dans la plus parfaite inconscience de l’état de ses finances.

Le vendredi, avec deux heures de retard sur l’heure fixée, le morticole se présenta à sa porte équipé d’une sacoche élimée. Sa maigreur sèche de cénobite, sa parodie de contenance, son accoutrement bon marché le recommandaient plus que tous les titres médicaux : Élysée ne lui fit pas la moindre difficulté, et les quelques questions qu’il posa sur la nature et les effets du traitement furent davantage destinés à aiguillonner son plaisir qu’à faire acte de prudence. Il but le galimatias de son hôte avec une avidité de sigisbée, et finit par perdre le sens des mots, mesmérisé par les mouvements de cette bouche aride, crénelée de dents éparses et tartareuses, et aux coins de laquelle une pâte blanchâtre se dilatait et se contractait, formant comme deux paupières avortées. Il n’entendit même pas qu’on lui proposa de procéder à l’injection, et sans savoir comment il s’était retrouvé la chemise ouverte et tombée jusqu’aux avant-bras, il sentit la pointe forcer la siccité du muscle de son épaule. Au point crucial se forma sur sa peau une bulle de sang, comme si l’on avait pressé un comédon pour en faire sortir une petite baie de houx. Il resta ainsi stupide, plusieurs minutes durant, à attendre que la perle fut suffisamment lourde pour choir le long de la ligne deltoïde, puis du plat du biceps, afin de venir imbiber le froissé de sa chemise blanche. Le tissu but abruptement toute l’hémoglobine, sa digestion capillaire suivant la géométrie imposée par le tissage de son vêtement. Lorsqu’il leva enfin les yeux, le sorcier était parti.

En fin d’après-midi, il ressentit une lassitude terrible, puis fut pris de vertiges qu’il interpréta d’abord comme les répercussions des jouissances mentales raffinées qu’il s’était offertes par cet épisode. Il se coucha de bonne heure, mais fut réveillé aux environs de minuit par des douleurs terribles qui l’électrisaient tout le long du nerf radial, au côté qu’il avait prêté aux expérimentations de Migras. Puis ce fut une fièvre, et une élévation inaccoutumée des battements du cœur. Sur le coup des quatre heures, terrassé par la douleur, hébété par de folles diastoles, il résolut de se traîner jusqu’à la salle de bains, dans laquelle il vomit jusqu’à la dernière goutte de bile. Comprenant vers quel inévitable climax l’avait entraîné son enthousiasme imprudent, il eut la présence d’esprit de ramper jusqu’au masque, qu’il enfila avec difficulté après s’être allongé sur le tapis du living. Ses dernières pensées furent de jubilation, alors qu’il s’imaginait, à travers les orages qui se déchaînaient entre ses tempes, la terreur sainte qui s’emparerait du concierge, lorsqu’il découvrirait, alerté par l’odeur, son cadavre pétrifié, souillé de fèces et de vomissures, mais transfiguré par la satanique courbure du bec de cuir pointé vers le ciel. Puis il expira en un lamentable gargouillis.

 

 

 

Romain Peter