Laurent Nunez : L’épopée parodique du savoir

D.R.

Voilà un vrai roman, construit, débordant d’imagination, finement caricatural, baigné d’humour, une enquête mené par un narrateur critique et touché pourtant par son sujet : deux scientifiques oubliés, dont il tire le portrait : c’est Le mode avion de Laurent Nunez, paru fin août chez Actes Sud.

La biographie au service du savoir 

Comment évoquer cette double voire triple biographie ? Histoire de la science, parcours critique, archéologie du savoir ? Quelque chose se joue en tout cas d’un récit de la recherche, qui révèle progressivement la violence par laquelle sont traités les chercheurs. Ou, plus précisément peut-être faudrait-il voir une parodie de ces mêmes chercheurs, une épopée de la recherche pour la recherche, à laquelle deux héros sacrifient leur vie. 

Ce mode avion, c’est bien l’état dans lequel se mettent deux chercheurs, les ersatz de Bouvard et Pécuchet évidemment du début du premier XXe siècle : Choulier et Meinhof, deux brillants intellectuels, qui enseignent en Sorbonne, décident de tout plaquer, se mettre en mode avion dans un village un peu perdu – Fontan – et, se coupant du moins, donnent libre court à une pensée purgée des vices de la ville, qui ne peut plus que se recentrer sur elle-même pour enfin élaborer un système brillant, enfin esquisser l’idée d’une idée, enfin songer au brouillon d’une science nouvelle, novatrice, nébuleuse. Rien ne dit qu’ils y arriveront, ou du moins, que le duo saura survivre aux affres d’une vie de couple sans couple, d’une jalousie fraternelle, d’une solitude monacale de vieux garçons. 

Épris d’un désir de l’idée comme d’une soif de révolutionner leur milieu en même temps qu’empêtrés dans le constat d’une médiocrité de leur époque, les deux chercheurs s’élancent à la conquête d’un génie à même de renverser la table. Traité avec la plus fine ironie que déploie la parole acerbe et pleine d’humour d’un narrateur, jamais nommé jusqu’à la reconnaissance ultime, le lecteur découvre ainsi deux figures archétypales mais touchantes par leur jusqu’au boutisme de faux génies en mal de vraie reconnaissance, deux esprits ennuyés par le temps présent qui en deviennent ennuyeux à eux-mêmes, et passés au crible satirique d’un regard de lettré : celui de l’auteur. Ainsi, le personnage du narrateur mène l’enquête : qui est ce fameux Choulier dont, aujourd’hui, une  « statue trône devant la pharmacie » de sa grand-mère ? Qui est cet illustre personnage du village ? « Comptez deux mètres de plus pour le piédestal. Je l’ignorais pendant presque vingt ans, mais elle représente Étienne Choulier, « homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence, de 1937 à 1955 », s’il faut croire la plaque commémorative. » Figure importante, figure singulière, un original quoi, du type intellectuel : « Il était le genre de type, quand vous lui demandiez l’heure, à vous répondre impassiblement : ‘ Il est la mort moins le quart, mais j’avance’. »

Traité avec la plus fine ironie que déploie la parole acerbe et pleine d’humour du narrateur le lecteur découvre ainsi deux figures archétypales mais touchantes par leur jusqu’au boutisme de faux génies en mal de vraie reconnaissance

L’illustre Choulier donc, avant même de devenir une statue qui affronte une pharmacie, s’est lié d’amitié avec un certain Meinhof : « L’un avait trente ans, l’autre en avait vingt-cinq : ils n’avaient peut-être pas le même âge mais ils éprouvaient déjà, devant les êtres et la vie, exactement le même ennui. Tous deux n’attendaient de l’existence ni l’amour ni la gloire, ni même la richesse, ni même le déplaisir – ni même l’absence complète de déplaisir. […] Ils voulaient trouver. »

Un rêve de science

Et les deux hommes de rêver à la découverte, à la nouveauté, à l’élaboration de ce qui viendrait secouer les vieux murs de la Sorbonne :  ils auraient aimé découvrir quelque chose, apposer leurs deux noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique […] » Le problème, c’est bien qu’ils vont rapidement s’entraîner l’un l’autre dans un délire prométhéen absurde et délirant, à même de susciter le regard ricanant et amusé du narrateur qui, refaisant l’histoire a posteriori, se plaît à montrer toute l’emphase d’une vie passée à cette recherche effrénée. Déjà, les touchantes prétentions doivent affronter le poids de l’histoire comme une ombre insultante : 

« Au sortir de la bibliothèque, la vue du Panthéon, avec l’inscription « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante », leur était une souffrance sans nom, comme un soufflet reçu quotidiennement. »

Ils engagent ainsi un projet de renversement, à la hauteur de leur ambition, soucieux de penser globalement un système efficace : « Ils avaient tout intérêt à tout réfuter. Mais surtout, que leur faisaient la physique, la chimie, la mécanique, la robotique ? Eux voulaient plus que tout plonger dans cette science nouvelle qui s’efforçait de comprendre ce qu’était réellement le langage, comment ce monstre vivait, et à quoi servaient les mots… »

C’est ainsi qu’ils engagent une véritable épopée scientifique, que déploie un narrateur extrêmement documenté – sauf à croire qu’il s’agit d’une fiction marquée d’un humour tendre, mais nul ne saurait croire à l’inexactitude des biographies fascinées de nos deux héros ! – puisque : 

« Oui : Choulier et Meinhof se voyaient comme des aventuriers modernes, comme de grands explorateurs – et peut-être l’étaient-ils. Pour eux, pas de doute : il existait parallèlement au nôtre un monde étrange et mystérieux, un continent à conquérir autrement que par le canon ou la bombe, une énigme insérée en nous dès notre plus tendre enfance – et cette énigme dont tout le monde était fait sortait justement de la bouche de tout le monde… Il fallait juste s’y pencher, écouter. Il fallait juste voir le langage. »

Mais le présent a toujours ceci de terrible qu’il jouit de sa propre médiocrité et occulte tout à fait les génies qui l’occupent : alors il faut partir. 

Le périple de la province

On décide de prendre le large vers Frontan, avant les statues, avant la reconnaissance, de s’y confiner. Et là encore le narrateur ne manque pas d’humour qui, dans son étude, raconte trois parties : d’abord les gestes barrières qui, progressivement éloignent d’un milieu académique bien trop fermé sur lui-même, ensuite le confinement, ce fameux mode avion pour qui prend prend ses cliques et ses claques en rase campagne, et enfin la propagation, des idées et du génie, un vocabulaire si contemporain qu’il ne peut que susciter – l’évidence – l’intérêt d’un lecteur actuel face à cette « pandémie » de mots et de langage. 

Ces portraits d’hommes illustres sauront croiser à l’envie toute une Histoire, au moins européenne, de la pratique heureuse d’un autodafé cathartique à même de purger l’histoire de ses mauvais écrivains

« C’était encore l’époque où l’on pouvait vivre sans travailler – à condition de quitter la ville pour la campagne. Choulier et Meinhof, agrégés, célibataires, sans enfants, sans vices, avaient tous deux mis un peu d’argent de côté. Ils décidèrent de prendre congé du monde, c’est-à-dire très exactement de la Sorbonne et de leurs étudiants. ‘’Pendant un an ou deux ! Ou cinq ! Ou dix !’’ Ils se prirent dans les bras, en se promettant de s’aider le plus possible, et de ne revenir à Paris qu’avec deux théories incroyables. Inoubliables. »

Ces théories verront le jour bien sûr, mais d’une étrange manière qui fera voler en éclat la chaleur amicale de ces génies de talent, heureusement loués à la faveur d’une double biographie épique ! Biographie mais pas seulement, puisque ces portraits d’hommes illustres sauront croiser à l’envie toute une Histoire, au moins européenne, de la pratique heureuse d’un autodafé cathartique à même de purger l’histoire de ses mauvais écrivains – ils « applaudissaient frénétiquement devant cette barbarie spectaculaire qui leur cuisait le visage » – à l’annexion du village – Guerre oblige – par les vils italiens. Rien ne leur sera épargné : ni la compétition tacite, ou du moins, la jalousie de l’un face à la réussite de l’autre, ni la fuite étrange de la bonne, Améria, ni la ligne de démarcation qui sépare le mas Chinon – où ils vivent – du reste du village. Une situation aussi tendue qui déclenche la pronoïa de Meinhof – disons une anti-paranoïa – grâce à laquelle, finalement, il va enfin trouver son propre théorème : l’appel d’air linguistico-sexuel. Sauf que, puisque l’Histoire n’est jamais très juste, on l’attribuera à tort à Choulier. Nulle statue pour Meinhof.

« Ce fut une terrible claque.

Oh ! pour Choulier, c’était facile : les gens à l’autre bout du fil l’applaudissaient pour sa théorie chrono-linguistique, et promettaient de beaux articles, de grandes enquêtes, et même des entretiens de plusieurs pages. Mais pour son ami, c’était une autre affaire.

Meinhof était un nom qui sonnait terriblement allemand. »

C’est bien le terrible camouflet d’une impossible reconnaissance et d’une propriété intellectuelle volée. Par chance, le travail de recherche d’un illustre narrateur aura permis de révéler ce malentendu scientifique, de rendre à César… et de rectifier les autorités intellectuelles. Que grâce lui soit rendue ! Ainsi qu’à cet étrange narrateur, un certain Laurent, qui s’avère finalement être le petit-fils caché de l’un des savants – reste désormais à trouver lequel – et de la bonne fugitive. Pour le reste, il faudra se frotter à l’histoire, et rire avec elle.

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