Les Cités sous le ciel 1 : la théologie du politique

 

On publie beaucoup à la venvole, en ce moment, sur l’avenir du catholicisme. On se demande s’il a encore de l’avenir en France (Guillaume Cuchet), on se demande si nous vivons la fin de la chrétienté (Chantal Delsol), et puis on espère une communion qui vient, à grands coups de complicités coupables avec la déconstruction (Foucauld Giuliani, Paul Colrat et Anne Waeles). Comme eût dit Céline : « Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. » 

Zone-Critique a voulu prendre les choses d’un peu plus haut, en proposant quelques réflexions sur la notion de théologie politique, à partir des pensées rencontrées et croisées du théologien Erik Peterson, et du juriste Carl Schmitt. Pour ce faire, un précieux petit livre est paru l’an passé aux Éditions du Cerf, qui s’intitule Théologie et politique – La controverse. À le lire, et à se replonger dans ce débat qui de prime abord semble un peu daté, l’on constate qu’au contraire, l’essentiel d’une profonde pensée dans cette matière, demeure encore au-devant de nous. »

 

Et civitas non eget sole neque luna ut luceant in ea, nam claritas Dei illuminavit eam, et lucerna ejus est Agnus.

(Ap. X, 23) 

 

    Avec la laïcité, la France inventait un problème insoluble en croyant découvrir une solution à d’imaginaires maux. Il était en effet absolument nécessaire que d’abord cette aberration fut proclamée, et qu’elle triomphât dans l’Occident, pour qu’ensuite les totalitarismes abominables que l’on sait, et qui n’ont aucun précédent historique digne de leur ignominie, pussent s’y trouver assez à l’aise pour croître de la façon, hélas, que l’on sait. Ceci pour la raison que ni le fascisme, ni le nazisme, ni le communisme ne pouvaient paraître dans le monde, accompagnés par leur cortège macabre, sans que d’abord se fût introduite dans les cervelles viciées du plus grande nombre, l’idée neuve en Europe d’une autonomie possible et souhaitable du politique – l’idée, pour mieux dire, d’un domaine réservé du politique, hors de quoi la religion, et le sacré, et Dieu en somme, sont tous expulsés. Il fallait, pour que le vingtième siècle ensanglante la surface du globe comme nul autre âge de l’humanité n’avait su le faire avant lui, il fallait que d’abord et littéralement, le politique se crût tout permis, en tant qu’il se croyait soudain capable de se donner à lui-même ses propres lois, et de déterminer pour lui-même les dimensions exactes de son propre domaine d’autorité. Dans le jargon d’énergumènes prisé par un siècle de possédés, cela s’appelle la « neutralité » de l’État en matière religieuse, sa « libération » d’une « tutelle » de l’Église dont il ne savait ni ne pouvait plus voir qu’elle ne lui était pas hostile, mais bien au contraire fondatrice. Si l’on dit, donc, que la laïcité seulement signifie la séparation de l’Église et de l’État, comme la bonne foi naïve le croit trop souvent, c’est alors que l’on n’a compris ni ce qu’était l’Église, l’unique Église, catholique bien sûr, ni ce qu’était l’État moderne, c’est-à-dire depuis l’effondrement formidable de la chrétienté, sur les ruines de quoi les hyènes tâchèrent à bâtir l’inhabitable enfer des nations et du libéralisme, conjointement aidés dans ce dessein par les efforts féroces du Protestantisme, puis des Lumières.

 

En France, la République est comme lady Macbeth, qui somnambulique déambule dans les couloirs de l’histoire en tâchant à faire disparaître les traces de sang qui sont dessus ses mains, et qui font paraître aux yeux de tous qu’il lui a fallu tuer pour régner.

Il serait trop long, mais absolument passionnant, de dire ici le détail de cette longue marche au supplice de l’intelligence humaine, qui aboutit à la dégénérescence d’une dynastie bourbeuse de pouvoir absolu, et puis à la fameuse fièvre d’assassinats par diminution capitale que l’on sait. En France, la République est comme lady Macbeth, qui somnambulique déambule dans les couloirs de l’histoire en tâchant à faire disparaître les traces de sang qui sont dessus ses mains, et qui font paraître aux yeux de tous qu’il lui a fallu tuer pour régner. Here’s the smell of blood still : all the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand. Ici, l’odeur du sang est encore, et tous les parfums de la démocratie ne pourront pas purifier cette petite main. Disons-le nettement : les totalitarismes ont eu besoin, pour naître, croître et triompher, de ce que l’Église d’abord soit exportée des affaires du siècle, et son influence sur la vie civile assez diminuée pour que la résistance collective à cet esclavage inédit en violence et en intensité ne fût pas immédiate, unanime et immense. Car, comme l’écrivait Bossuet aux premières pages de sa Politique tirée des propres paroles de l’Écriture Sainte, l’Évangile seul de Jésus Christ « rend les hommes d’autant plus propres à être bons citoyens sur la terre, qu’il leur apprend par là à se rendre dignes de devenir citoyens du ciel ». La citoyenneté terrestre comme moyen et comme chemin devers la citoyenneté céleste, c’est-à-dire la sainteté accomplie et pleinement réalisée. Bossuet affirme bel et bien en effet qu’il s’agit d’être bons citoyens ici-bas pour apprendre par là comment se préparer à la béatitude ; et l’on comprend alors qu’en catholicisme, le politique n’est pas et ne peut pas être un domaine clos sur lui-même, où l’homme croit possible de survivre reclus, selon des lois inhumaines qu’il s’octroie à fin du seul plaisir de s’en pouvoir considérer principe et source.

 

Bien au contraire, le politique est cette dimension instable et changeante, toujours traversée par une transcendance qui paraît à même elle, et l’institue tout autant qu’elle l’oriente : il est un moyen, ne comportant ni son fondement ni sa fin. Ce que déjà saint Thomas d’Aquin déclarait d’une autre façon, lorsqu’il notait que « la fin ultime de la multitude rassemblée en société n’est pas de vivre selon la vertu, mais, par la vertu, de parvenir à la fruition de Dieu ». Politique se rapporte à l’organisation de la cité, comme l’on sait ; mais il ne contient pas la réponse à la question qu’il est, comme tel, à savoir : en vue de quoi la masse humaine se doit-elle organiser dans l’immanence de ce monde ? Le politique, c’est le fait aveugle d’une nécessité qui regarde et la raison et la volonté, – et dès lors réduit à rien toute comparaison que l’on voudrait faire de l’organisation des sociétés humaines avec les complicités instinctives, si fascinantes soient-elles, de quelques animaux. La fourmi n’a pas besoin de politique, parce que l’organisation de ses relations au sein d’une tyrannie inexorable de la collectivité, elle est un fait de nature sur quoi nul individu de cette espèce ne peut prendre le moindre recul.

L’homme, quant à lui, nécessite pour vivre la mise en place d’une organisation politique de l’humanité, à cause que chaque personne n’est pas aveuglément soumise au destin de l’espèce, mais qu’au contraire c’est la conspiration de tout le genre humain qui n’est que pour aider au salut de chacun : le Bien commun doit être quêté non pour lui-même, mais bel et bien dans la mesure où, par lui, le bonheur éternel de chaque membre de l’humaine communauté peut être bien mieux préservé, que dans un état de sauvagerie perpétuelle. En somme, le commun n’est jamais sa propre fin ; il est toujours en vue de la personne humaine, dont la valeur surnaturelle excède toujours et infiniment l’importance de quelque collectivité séculaire que ce soit. « L’homme, écrivait Thomas d’Aquin, n’est pas ordonné dans tout son être et dans tous ses biens à la communauté politique . Mais tout ce qu’il est, tout ce qu’il a, et tout ce qu’il peut, l’homme doit l’ordonner à Dieu. » Telle est la situation à quoi la laïcité entend mettre fin, qui ne peut s’épanouir et s’épaissir que dans un monde d’où, d’abord et déjà, Dieu a été chassé, car à cette seule condition le domaine du politique pouvait commencer de paraître comme le lieu d’une neutralité aux couleurs de néant et au goût de cendres. En d’autres termes, l’autonomie du politique n’est possible qu’après l’exclusion du théologique – et où l’exclure pour mieux le laisser crever que dans une « sphère privée », dûment fabriquée pour en constituer le confortable sépulcre ?

Par delà donc l’illusionnisme de la laïcité, tout est intégralement à reprendre en matière de ciel et de cité.

La sphère privée… quelle affaire rondement malmenée ! Comme si l’homme soudain pouvait faire scission d’avec lui-même, et se distinguer assez de ce qu’il porte en lui d’essentiel, pour n’en rien laisser paraître au-dehors… Vous qui sortez de chez vous, tâchez de n’être que superficie ; et surtout que rien du fond de votre âme ne perce hors de vous ; masquez vos profondeurs jusqu’à ce qu’aucune translucidité véridique et vive ne soit possible. Il est interdit désormais d’être dans l’espace public le témoin de la Vérité – et quelques aveugles encore aux évidences veulent croire que le monde n’est pas ravagé par l’esclavage du démon, et que nullement il ne conspire à toutes les nuisances contre son Sauveur… Tous ces principes sont tant acquis par les imbéciles, qu’ils en ont oublié de constater leur considérable absurdité. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre pour autant : la laïcité était et surtout est encore tout cela que méritent les infâmes, intrinsèquement, États modernes. Surtout, il ne convenait plus que l’Église y fût mêlée ; et ce n’est certes pas à sa gloire qu’elle en dut être exilée. Certes, il eût été plus convenable à sa dignité divine de s’en retirer d’elle-même, dès lors qu’elle en vit l’inexorable pourriture, – mais sa générosité surnaturelle lui fit insister, comme toujours, dans l’espoir de sauver d’eux-mêmes les ténèbres triomphants en surface, et qui faisaient désormais leurs lois toutes fondées sur le refus d’accueillir la Lumière pourtant qui voulut habiter parmi eux. Par delà donc l’illusionnisme de la laïcité, tout est intégralement à reprendre en matière de ciel et de cité. Et pour n’être pas découragé tout de suite au devant de l’ampleur de ce qui est à penser, deux hommes peuvent être d’un secours grand, réunis récemment sous la couverture d’un même ouvrage, intitulé Théologie et politique – La controverse : le théologien Erik Peterson d’une part, et d’autre part le juriste Carl Schmitt. L’un et l’autre, sur cette matière, sont complémentaires, car tous deux ils errent parfois, et parfois aperçoivent de hautes vérités. Lire l’un sans l’autre, ce serait prendre le risque de s’engager dans des impasses. Disons leurs pensées dans quelques mots, forcément insuffisants à faire sentir la subtilité et la profondeur de toutes deux. Peterson, à grands renforts d’érudition historique, dans une prose à lire très laborieuse et très pénible, défend au fond une thèse fort simple et fort claire : la théologie chrétienne, pour autant qu’elle s’assume trinitaire, ne peut être la justification d’aucun ordre politique. Ou encore : le théologique ne dépend d’aucun ordre politique, il n’est lié de nécessaire façon à aucun ordre politique, qui est toujours l’organisation de l’immanence mondaine, et qui ne saurait contenir le plein déploiement de la vie chrétienne. Pour Peterson, l’Empire romain tel qu’il est interprété par saint Augustin constitue le type et l’archétype de cette insuffisance des royaumes terrestres à être la manifestation visible véritable du Royaume de Dieu. Au contraire de ce qu’a pu croire Eusèbe de Césarée, la pax romana n’est pas la paix du Christ, elle n’est pas l’accomplissement eschatologique du Règne de Dieu sur terre ; et l’Imperium romanum n’est pas la configuration nécessaire de ce Règne ici-bas. Plus largement, on peut dire alors que pour Peterson, le catholicisme n’est réductible à nulle civilisation, ni nul régime politique. Il les peut tous accompagner, mais il ne se réalise nécessairement dans aucun. Car, comme l’écrit saint Augustin magnifiquement, « la Cité céleste, en voyageant sur la terre, attire à elle des citoyens de toutes les nations, et ramasse de tous les endroits du monde une société voyageuse comme elle, sans se mettre en peine de la diversité des moeurs, du langage et des coutumes de ceux qui la composent, pourvu que cela ne les empêche point de servir le même Dieu ». Nulle cité de la terre ne saurait constituer l’accomplissement de la Cité de Dieu, ni ne saurait lui fournir sa figure ou sa forme vraie. À ses yeux, il ne saurait y avoir, donc, aucune théologie politique, au sens d’une construction théorique qui « abuse du message chrétien pour légitimer une situation politique ». Aucun empereur en somme ne saurait garantir la paix que promet le Christ ; et l’on comprend l’importance que dut avoir la proclamation de cette pensée pour Peterson, si l’on se souvient que ce livre parut dans les premiers ans du Troisième Reich, à l’heure où d’indignes chrétiens faisaient allégeance lâche aux puissances paganiques. Au fond, la thèse de Peterson est très simple : le christianisme n’étant pas un pur monothéisme, et puisque « le mystère de la Trinité n’existe qu’en Dieu lui-même, et non dans la créature », alors aucune transposition n’est possible de l’ordre théologique vers l’ordre politique, – et l’on ne peut pas faire, dès lors, du monothéisme une justification absolue de la monarchie par exemple impériale. Ainsi, écrit-il, « le monothéisme comme problème politique se trouve réglé de manière théologique ».

Nulle cité de la terre ne saurait constituer l’accomplissement de la Cité de Dieu, ni ne saurait lui fournir sa figure ou sa forme vraie.

On voit bien cependant les difficultés que fait paraître cette résolution, d’abord parce qu’elle prend appui sur un point très contestable, qui est que l’unité conçue trinitairement n’aurait « pas d’équivalent dans la créature ». Dès lors le Dieu Trinitaire ne pourrait être caution d’aucun régime monarchique, puisqu’aucun régime politique ne peut mimer, au sein de la Création, l’unité subsistante en trois Personnes du Seigneur. En réalité, la théologie symbolique médiévale a dès longtemps montré et démontré que le rapport de création entre les étants du monde et l’Être par soi divin implique que vestiges et images de la Trinité soient intrinsèquement présents : l’être créé imite bel et bien l’Être créateur, et cela jusqu’à la plus haute et la plus dense concentration de ce rapport analogique, qui advient au sein de l’âme humaine, dite proprement imago Dei. Là cependant où Peterson voit vrai, c’est que le problème politique engagé par la visibilité de l’Église, qui est dans le monde, ne peut être et ne doit être examiné que de manière théologique. Et, de vrai, l’unité trinitaire de Dieu, si elle n’est pas sans traces au sein de la Création, est en elle, certes, sans équivalent, au sens littéral du terme – et surtout sans équivalent politique. La seigneurie de Dieu fonde l’ordre politique comme tel, et non pas tel ou tel, mais elle le fonde en l’excédant aussi de la plus transcendante des façons. Ainsi faut-il dire qu’elle le fonde, mais en tant même que, comme je l’ai expliqué, il n’a jamais son principe dans lui-même ; elle le fonde dans sa dépendance à elle-même. Tout pouvoir est de Dieu, et en vue de Dieu, en tant qu’il est ordonné au bien ; ce qui n’est pas une augmentation mais bien plutôt une diminution de l’intensité possible du pouvoir politique, au contraire de ce que crurent comprendre là les théoriciens de l’absolutisme monarchique. Précisément parce que le pouvoir est de Dieu, et pour Dieu, il n’est jamais ici-bas absolu, mais toujours lié par la transcendance de sa source. Les princes, écrit Thomas, « sont sous le gouvernement de Dieu comme sous celui du prince suprême, en tant que ministres constitués ».

Il va donc de soi que, comme Peterson l’a bien vu, il était théologiquement impossible de prétendre que le pouvoir obtenu et exercé par Hitler et le Gouvernement du Troisième Reich était de Dieu, et en vue de Dieu. À ce titre, et dans l’absolu, sans aucune considération pour les conditions contextuelles dans quoi il fut acquis, cette autorité était par excellence une autorité usurpatoire, illégitime et inique. La théologie chrétienne bien comprise ne pouvait pas réussir dans l’entreprise de légitimation ou de justification du pouvoir hitlérien. Et la grande force de Peterson fut de montrer cela au point de vue, précisément, théologique, – et non pas déjà politique. C’est dans les principes théologiques mêmes de la religion catholique qu’apparaît l’incompatibilité intime de l’Église et du Reich, du Christ et de Hitler, et plus largement du christianisme et de toute forme de totalitarisme, quelle que soit sa teinte partisane, et ses puanteurs particulières.

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