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Amour fantôme

(c) Pauline Le Goff – Les Plateaux Sauvages

Aux Plateaux Sauvages, le frileux mois de février est propice aux apparitions de spectres et aux fricotages avec la fiction. En parallèle du très beau spectacle La Disparition, proposé par le bien nommé Groupe Fantôme (ne manquez pas d’écouter notre podcast [1] à ce sujet), Pierre Giafferi et la compagnie Bataille s’enfoncent dans les méandres de la création cinématographique avec Toranda Moore.

Cinéma au théâtre, et théâtre au cinéma

Les acteurs se défendent comme ils peuvent devant l’identification mortifère qui rôde.

Nous sommes sur le tournage d’un film réalisé par un certain Daredog, à l’allure à mi-chemin entre Michael Moore et Peter Jackson. On le sait dès le départ : le film va parler de fantômes, plus précisément d’un fantôme de femme, et nous comprenons assez vite, avec les acteurs qui se rassemblent l’un après l’autre dans le logement du réalisateur, que la frontière entre le réel et la fiction va rapidement céder. Toranda Moore prétend donc au premier abord parler de cinéma, et pas n’importe quel cinéma – le cinéma d’auteur perché, les plans énigmatiques à la Lynch, les films dont le tournage pourrait être un film en soi, tant la correspondance entre les acteurs et leur sujet a été totale, ou tant les catastrophes et phénomènes mystérieux se sont multipliés…

(c) Pauline Le Goff – Les Plateaux Sauvages

Pourtant, il s’avère progressivement que ce cinéma a surtout à voir avec le théâtre : « one-shot-Daredog » fait partie des réalisateurs qui ne font pas de montage, il filme tout en une prise et demande à ses acteurs un dévouement complet. Il faut « mettre son cœur sur la table ». A ce titre, la pièce semble surtout parler des acteurs, de leurs doutes, leur maladresse, la difficulté d’arriver sur un tournage et de confronter des arrière-plans différents – de la « gueule de cinéma » pêchée dans la rue lors d’un casting sauvage au jeune tout frais sorti du cons’, ébaubi d’avoir été choisi pour jouer avec un « grand », en passant par l’acteur possédé, chouchou du réal’, qui arrive déjà costumé et déjà saoul à la rencontre préliminaire. A ce titre il faut saluer des performances d’acteur vraiment généreuses, qui donnent lieu à de vrais numéros complètement grisants pour le public : chacun dans son genre, Juliette Savary, Baptiste Drouillac et surtout Johann Cuny sont les trois touchants protagonistes d’un mélo dont ils sont à la fois les créateurs et les victimes. Hantés par leur rôle, par le film, par l’étrangeté du lieu – un cinéma ravagé par un incendie, un port breton battu par les vents – ils se défendent comme ils peuvent, chacun avec ses armes, devant l’identification mortifère qui rôde. Daredog entretient ce flou en continuant de filmer les moments de « off », surtout quand ils donnent lieu à des confidences et à des crises de nerfs.

Faire son deuil

On se débarrasse des fantômes en les faisant passer dans la fiction.

Car ici, il s’agit surtout d’exorcisme. En bon réalisateur (ou metteur en scène), Daredog parvient à faire passer son obsession pour le fantôme de Toranda Moore dans le corps et l’esprit de ses acteurs, si bien qu’ils semblent prendre en charge l’angoisse de cette mort, et une forme de culpabilité aussi. Démultiplier le poids du manque entre trois personnages permet-il à Daredog d’alléger le sien ? En tout cas, tous les moyens sont bons pour exorciser sa peine : fumer de l’opium, comme Juliette, et faire sortir le dragon de son cœur ; boire « comme un personnage de Dostoïevski », selon les mots de Baptiste, et mettre son cœur sur la table ; ou se débarrasser de ses fantômes en les faisant passer dans la fiction, pour que d’autres les prennent en charge… Dans tous les cas il est question de faire son deuil, dans tous les sens du terme. La mort n’est peut-être qu’une métaphore, puisque dans tout cela il s’agit de

(c) Pauline Le Goff – Les Plateaux Sauvages

sublimation. C’est surtout de manque et d’absence que parlent la pièce et le film de Daredog, d’un corps impossible à saisir comme celui qui referme la porte après une rupture amoureuse. Et ce mot à double sens de Toranda Moore / torrent d’amour devient suffisamment vaste pour que s’y engouffrent tous les autres manques du monde : celui de Juliette qui avait pourtant juré de ne plus tomber amoureuse, parce qu’avec elle « c’est tout ou rien » ; et celui de Baptiste le marin fou qui hurle « Torandaaaa ! » comme chez Duras d’autres crient « Anne-Marie Stretter » – son nom de Venise dans Calcutta désert…

Convoquer le fantôme

Si les acteurs s’emparent avec énergie et sensibilité de leur partition, j’ai pourtant peiné à prendre part à ce manque. Probablement parce que Pierre Giafferi a fait le choix de faire entrer le fantôme par la porte, tout simplement, et selon un code de jeu plutôt réaliste, ce qui lève un peu trop vite le voile sur cette absence qui ronge. Le fantôme est peut-être un peu trop concret, pour nous, pour que l’on adhère complètement à la douleur de sa disparition, à la déchirure de le voir si près et si loin de celui qui l’a aimée. Pour parler de fantômes, la pièce hésite entre bribes de fantastique, mélo et ultra-réalisme, le tout entrecoupé des séances de visionnage du film de Daredog qui nous amène plutôt du côté du film expérimental des années 1970 sur fond de techno planante et de fumée de cigarette. Entre ces différents modes, Toranda navigue a priori sans effort. Et si le principe qui guide l’histoire semble être celui de faire apparaître le fantôme de la jeune femme disparue par la magie de l’œil de l’objectif, à mesure que le tournage du film progresse, cet aspect est de fait un peu annulé pour nous : dès le départ nous ne pouvons plus comme les acteurs charger ce nom mystérieux de nos propres fantasmes, car Toranda s’incarne bel et bien en chair, en os et en paroles.

Le fantôme est un peu trop concret pour que l’on adhère complètement à la douleur de sa disparition.

La dernière partie devient en ce sens plus intéressante, quand il s’agit réellement de faire ses adieux au fantôme et de refermer la porte – de la faire sortir, littéralement, de sa vie, de son décor, de son film, de sa tête. La réflexion sur le mélange de l’art et de la vie, de l’intime et de la création n’est certes pas nouvelle, mais servie ici par des performances touchantes, elle offre une perspective douce à l’éternelle question : comment se remet-on d’une rupture ?