Historiquement,  le rap est un genre populaire importé tout droit des Etats-Unis. Et pourtant, son inconscient poétique va chercher du côté du lyrisme français. Loin de nous l’idée de faire du révisionnisme littéraire, mais cet article a pour ambition de proposer quelques pistes à base d’analogies.

Le rap explose. Devenu le genre musical le plus écouté de France, il fait la gloire de chanteurs bien de chez nous, même si l’origine socio-ethnique d’une grande partie d’entre eux ait assez attirée l’attention. Son univers, qui exalte la violence, campe l’imaginaire des cartels de drogues, exhibe un sexisme sans complexe, dérape parfois en haine des institutions … Rien qui ne rappelle notre douce France mythifiée. Rien qui ne rappelle Charles Trenet.

“Et le prestidigitateur Ivre Manqua son tour” album Lucio Bukowski

Pourtant ces conditions, loin d’empêcher le génie, l’exacerbent. Proust nous a appris que le génie ne vient pas de « ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat » ni de ceux qui ont « la culture la plus étendue » mais plutôt de « ceux qui ont eu le pouvoir (…) de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie si médiocre (…) s’y reflète. » Le creuset des cités a offert au rap une culture allogène directement implantée dans un quotidien sans fard, assez OVNI pour donner du sang frais à la chanson française.

Le rap français est encore restreint par le plafond de verre des genres classiques. On ne lui dédie pas encore beaucoup  d’émissions sur France Culture, mais ça viendra. Il suit le bon chemin pour durer en modernité : éclore d’abord, subversif et décrié, puis s’acoquiner avec l’industrie culturelle ; enfin tenter quelques incursions vers les sommets. Cent ans après le jazz, il a dans le ventre assez d’austérité pour devenir bientôt le pré carré du bon goût : c’est une question de quelques années. Beaucoup de rappeurs nés du bitume ont d’ailleurs pris de la plume, comme Oxmo Puccino, auto-nommé le « poémien », Dooz Kawa qu’on invite à l’École Normale Supérieure, ou Booba qui est maintenant édité chez Gallimard.

Avant qu’il s’embourgeoise tout à fait, avant que le luxe des rappeurs à succès devienne noblesse, le rap français est ponctué de retours fondamentalistes à l’intégrité de ses origines. Dès les premières tentatives de rap commercial, dès « Je danse le MIA » de IAM en 1993, on a perçu la dialectique potentielle qui allait tendre le rap mainstream. L’ambition dure d’une expression venue de loin persistera bon an mal an dans le rap qui explose. D’ailleurs, ce substrat exigeant qui ne s’accommode pas de mélodies faciles explique beaucoup de son succès. Ce qui l’explique aussi, et qui peut étonner, ce sont ses consonances inavouées avec la poétique française. Illustration en quatre points.

Virtuosités

le rap possède la bonne fortune qui manque à la poésie, de plus en plus cantonnée à un horizon d’attente élitiste et des publications confidentielles.

Proche du slam, le rap possède la bonne fortune qui manque à la poésie, de plus en plus cantonnée à un horizon d’attente élitiste et des publications confidentielles. Il ne s’est sans doute jamais confronté à la poésie médiévale ; il possède pourtant des atours voisins. Une incarnation et une virtuosité semblables à celles des Grands Rhétoriqueurs du bas Moyen-Âge, qui tranche avec la faiblesse du travail des mots dans la chanson contemporaine. En témoigne ce passage de Nekfeu tourné vers le désert, tout en jeux de mots, aidés par les liaisons :

Entrer dans ce monde plat nous dessert ; j’plane, est-ce le désir ?
J’ai peur que d’moi car le sage n’est pas d’ce qui craint le sabre
Écrivain le soir, j’rappe sur les dunes pendant des heures
Un petit grain de sable, la solitude m’inspire des airs

Et j’entends tout ce rap dans mon crâne, comme des mantras qui m’entravent
Et, même quand on montera, y’a toujours quelque chose qui manquera

« Humanoïde »

Bien entendu, nous n’avons pas affaire à une redite de la poésie classique. Les paroles des rappeurs condensent les assonances, ces rapprochements sonores approximatifs, comme l’avait plutôt osé la modernité poétique d’un Apollinaire. Les consonances sont surtout soutenues par la diction très forte qui rapproche les mots, ou encore par la liberté du verlan qui brouille les pistes. Dans le même morceau :

À notre place, parcourir la ville avec mes chats crevés

Partager chaque grain, noyer notre chagrin dans chaque rre-ve

La tentation parolière

La prononciation très tonique des rappeurs, inspirée par l’accentuation américaine, mais aussi marseillaise ou arabe, s’approche davantage de ce français disparu.

Au temps de Ronsard, les poèmes étaient souvent accompagnés musicalement. Ils étaient aussi déclamés dans une langue plus chantante que le français actuel. La prononciation très tonique des rappeurs, inspirée par l’accentuation américaine, mais aussi marseillaise ou arabe, s’approche davantage de ce français disparu. Surtout, le rap représente une phase radicale du syndrome de la chanson française, qui penche tendanciellement à donner plus de poids au texte qu’au son (de Brassens à Stromae en passant par Gainsbourg). 

La parole se fait alors musique, manière de redevenir parole pure, oralité pure. Certains des meilleurs paroliers de rap, comme Lucio Bukowski ou B.B. Jacques, sont d’ailleurs restreints par la frugalité de leur accompagnement musical, tandis que les plus suivis sont ceux qui allient un bon texte à un bon son (Jul, Orelsan). Ce dernier avoue d’ailleurs, dans « Basique », l’une des raisons probables de cette sobriété musicale : 

Ok. J’ai demandé à Skread de faire une instru simple

Parce que j’vais dire des trucs simples

Parce que vous êtes trop cons

Un lyrisme en mode mineur

Là où le rap touche de près à l’inspiration française, c’est quand il exprime les sentiments d’un sujet lyrique qui se dit exclu. Les conditions sociales réelles ou construites par les rappeurs définissent souvent un espace de violence, mais jamais d’insensibilité ou d’impersonnalité. Les rappeurs courent à la punchline pour vanter leur force et leurs exploits-méfaits : l’egotrip sublime la tension latente par une agonistique musicale. Mais cette forfanterie systémique s’accompagne du vae victis corollaire de toute société de violence.

Il leur faut donc endosser aussi ce rôle de perdant, qui n’est pas sans lien avec la position sociale qui a souvent été la leur. Sans doute ce schéma plaintif et persécuté se retrouve-t-il dans toutes les cultures ; mais c’est surtout une rengaine française. NTM, Orelsan, Nick Conrad se sont retrouvés sur le banc des accusés, tout comme Villon, Marot, Verlaine. La marginalisation et la déviance appellent un lyrisme en mode mineur, sur laquelle la « vieille chanson française » a déjà joué, — surtout celle qui a été inventé au XXe siècle (voir par exemple « Le Galérien »). Ainsi se montre Jul, dont la voix se fait psalmique dans « J’oublie tout » : 

J’traînais avec des gens, j’en ai jamais profité

J’évite les coups d’putes, les salopes qu’aiment les friqués

Sache qu’avant tout j’suis pauvre, y’a qu’mon cœur à piquer (…)

Mal luné, j’me suis mis à fumer

Mon poto vient d’sortir, j’continue à l’assumer

J’garde la tête sur les épaules, les folles me maudissent

J’les esquive comme la taule, les lol, les gros diss (rap violent attaquant une personne, NDLR.)

Le moi diminué et fragile se réfugie alors dans la paranoïa comme son dernier rempart. Cette maladie épinglée par Jul résume le mieux l’ambivalence du sujet qui est rappé. Parano, le fantasme du puissant d’être menacé, parano celui du faible d’être la cible privilégiée des puissants, quand la règle du jeu impose d’être puissant pour n’être pas détruit.

Beaucoup trop de style

Si pour Roland Barthes, la modernité poétique naît par le style, alors le rap s’inscrit dans cette filiation, tant sa langue est travaillée au point d’être presque hermétique. Verlan, mots arabes, anglais, marseillais ; onomatopées, chiffres et acronymes se conjuguent à un débit rapide pour rendre difficile la compréhension des paroles. Les références underground ou qui renvoient au code mafieux tissent un réseau méta-textuel parfois sibyllin. Il faut du temps pour décoder certains couplets. Ça nous rappelle le bon vieux temps de Mallarmé.

Ta pom-pom girl dans ma jeep, au striptease j’imagine le clip Ill Street

Pour toi bad trip, tise mon flow

Sans mic j’suis comme superman sans kryptonite

Mieux que la gym tonic, ma gym te nique puis comme liptonic

J’raffraichis sur ce beat sonic comme Ragga, bionique

Comme Steve Austin, Zulu comme Shaka, unique

Qui peut me doubler comme Colt Sivers ?

« Les bidons veulent le guidon », X-Men

Qui a compris cette envolée du premier coup ?

Laboratoire d’un argot prolifique, le rap forge aussi des modes qui déclinent le sportwear de luxe, du claquette-chaussettes aux marques italiennes. Le monde de la musique ne peut plus se passer de clip et de visuel. Le rap, ni pur texte ni pur son, s’adapte merveilleusement bien à l’image. De bons ingrédients pour durer dans le temps.

Crédit photo : SCH ©Fab_Photo_29