Robert Desnos : Les Sommeils de Desnos sont meilleurs que les nôtres

Du 25 septembre 1922 à début 1923 se déroulent chez Breton les fameuses séances de sommeils éveillés, durant lesquelles un petit cercle de personnalités surréalistes explore sous hypnose, la nuit, les abîmes merveilleux et effrayants de l’inconscient. En cette rentrée littéraire 2022, Gallimard nous offre, avec les Sommeils, la possibilité inouïe de nous plonger dans les vestiges picturaux et verbaux des transes hypnotiques de Robert Desnos, qui fut le plus réceptif d’entre tous à ces séances. Rapidement, elles ne s’organisent d’ailleurs plus qu’autour de ses performances, et il devient un véritable phénomène au sein du cercle surréaliste. Premier recueil à proposer aussi bien la reproduction des dessins réalisés sous hypnose, que la retranscription fidèle des jeux de mots et autres saillies verbales qui les jalonnent, les Sommeils sont l’occasion que l’on attendait tous pour nous immerger dans l’expérience intégrale de poésie promise depuis son émergence par le surréalisme.

Le défi de la mise en recueil

   La tâche d’organiser le recueil des Sommeils n’a pas été, comme le souligne Christophe Langlois dans sa préface et sa note d’édition, de tout repos. Les dessins de Robert Desnos sont conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ; cependant, leur classement et leur localisation, parmi les différents fonds, a rendu particulièrement complexe leur tri et leur agencement au sein du recueil. Le fonds des Sommeils est issu de la vente des documents de Breton légués à sa fille (2003) et ont donc été récupérés déjà classés et numérotés selon une logique dont on ignore « les critères et le contexte ». En effet, il semblerait que Breton ait sélectionné les dessins qu’il trouvait dignes d’intérêt, et qu’il les ait assemblés de manière à retrouver a posteriori une cohérence, un sens, au désordre inconscient couché initialement sur le papier. De plus, si certains feuillets sont datés et numérotés, ce n’est pas le cas de tous – certains portent d’ailleurs le même numéro – si bien qu’il n’est pas toujours possible de rendre compte fidèlement de ce qui a pu être produit au cours d’une seule séance, ni de retrouver l’ordre chronologique exact de la réalisation des dessins. Il a donc été nécessaire, pour établir la présente édition, d’opérer des choix et de reconstruire, à partir des feuillets disponibles, un enchaînement qui permette au lecteur une immersion totale dans le monde onirique de Robert Desnos. Remettre de l’ordre dans des productions issues justement du désordre des sens et de la conscience : voilà une tâche pour le moins surréaliste, en définitive. Le problème, à ce titre, n’est pas seulement celui de la fidélité du recueil à la réalité historique, mais également – et surtout – celui de l’expérience qu’offre le recueil au lecteur, en termes d’immersion dans l’œuvre en tant que telle. En effet, une partie de la valeur des dessins hypnotiques tenait notamment à leur caractère performatif, comme le montrent les témoignages des personnages qui assistaient aux séances : 

« Qui n’a pas vu son crayon poser sur le papier, sans la moindre hésitation, et avec une rapidité prodigieuse, ces étonnantes équations poétiques […] ne peut se faire une idée de tout ce que cela engageait alors, de la valeur absolue d’oracle que cela prenait. » (Breton dans Nadja (1928), à propos de Desnos endormi).

La présente édition a réussi la prouesse de reconstruire un enchaînement qui permette au lecteur une immersion totale dans le monde onirique de Robert Desnos

   Si Christophe Langlois n’a malheureusement pas le pouvoir de nous faire voyager dans le temps afin d’assister à ces séances mythiques, sa belle édition des Sommeils, tant dans l’organisation, le choix des dessins et leur mise en page, que dans la retranscription symétrique envoûtante des expressions mystérieuses et autres calembours y figurant, nous offre malgré tout une plongée immersive et séduisante au cœur d’une poésie picturale placée sous le signe d’une inquiétante étrangeté. Tout, dans ce recueil, sort de l’ordinaire : le livre se tient à l’horizontale – ce qui ne manque pas de charme et de malice, pour un ouvrage surréaliste – puisque les dessins sont essentiellement au format paysage, et à chaque dessin est associée une retranscription des jeux de mots et expressions écrites que l’on y trouve – ces retranscriptions sont également au format horizontal, pour respecter et reproduire leur emplacement sur la page. L’objet livre lui-même est ainsi bousculé par la poésie plurielle de Desnos, qui occupe d’une façon neuve la page et dépayse le lecteur. L’enchaînement des dessins, de plus, a été particulièrement bien pensé : Christophe Langlois explique effectivement avoir choisi de placer à la suite certains dessins qui présentaient les mêmes figures, et dont les éléments faisaient écho les uns aux autres. Ces rappels graphiques, d’un dessin à l’autre, participent à l’effet envoûtant du recueil, et les images s’enchaînent selon une logique onirique fluide, qui, à la manière d’une fugue, reproduit à l’infini un motif pourtant toujours autre et neuf. Le principe de métamorphose, cher à Desnos, régit ainsi l’enchaînement sériel des dessins ; une fois pris dans le flux, il n’y a plus qu’à se laisser porter sans effort au milieu de « la ville aux rues sans nom du cirque cérébral » de Desnos (pour reprendre le titre de l’un de ses dessins), ville magistralement mise en scène par cette édition dont il faut saluer la finesse et l’ingéniosité.

Un voyage intégral au cœur de l’inaccessible 

     De fait, le lecteur se doit d’être prévenu : avec les Sommeils, on ne se contente pas de lire, ou du moins, pas seulement des mots : car il faut aussi lire entre les lignes du crayon inspiré de Desnos, entre ses arabesques, ses figures parfois merveilleusement enfantines, parfois étonnamment subtiles et « artistes ». Le lecteur n’est plus un lecteur, il est une sorte de voyageur qui entre au cœur de la psyché humaine. Comme le souligne ironiquement l’inconscient de Desnos dans une de ses productions sous hypnose, ce voyage est voué à l’incertitude et à l’errance ; les rues de la « ville » que l’on arpente sont « sans nom », et l’on a beau être face à des images, des figures, des mots d’une simplicité déconcertante, on est incapable de saisir avec exactitude ce dont il est question. Or, tout l’enjeu et l’intérêt de ces créations oniriques réside justement dans le fait qu’elles donnent accès à un inaccessible, qu’elles se dérobent en se livrant, bref, qu’elles confrontent sans ménagement l’inconscient enfiévré de l’auteur et la conscience lucide du lecteur. Entrer dans les Sommeils requiert donc un certain lâcher-prise, une certaine mise à distance de l’attitude classique du lecteur, puisque, comme c’est également le cas dans l’art surréaliste de manière générale, la poésie y est présente sous la forme de confrontations étonnantes et surprenantes entre plusieurs motifs, figures. 

Ainsi, le charme et la magie des Sommeils reposent sur un fragile équilibre, à mi-chemin entre l’évidence et l’inaccessible

   C’est là le point nodal du mouvement: toute sa richesse, mais également sa fragilité, en un sens, et sa limite, tiennent à la rencontre saugrenue de deux éléments diamétralement opposés et sans rapport l’un avec l’autre. Dans la mesure où la définition du « Beau », dans le surréalisme, se résume à « la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie », comme le rappelle Breton dans son Manifeste du surréalisme – et paraphrasant ce faisant Lautréamont et ses Chants de Maldoror – il est évident que tout repose sur une (peut-être parfois trop) secrète alchimie, un je-ne-sais-quoi qui insuffle à l’absurde la magie de la poésie. La composition du recueil, nous l’avons déjà souligné, favorise l’immersion au cœur de cette magie, dans la mesure où il est bien pensé et agencé, multipliant les échos et clins d’œil de rappel d’une page à l’autre. Malgré tout, il est évident que certains dessins, certains bons mots de Desnos émeuvent et interpellent plus que d’autres. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’affirmer qu’il faille absolument trouver un sens précis et défini à chacune de ces productions. Il existe cependant une différence entre équivocité et absence de sens ; et les croquis les plus poignants sont bien entendu ceux qui ménagent une certaine cohérence tout en évoluant et prenant place dans une atmosphère, une texture onirique étrange et inquiétante. C’est le cas de la « Ville au rues sans nom du cirque cérébral », et ses bâtiments fabuleux – un des préférés de Breton – ou encore du croquis sur lequel figure en lettres capitales « la couleur de l’éternité n’a pas de nom », avec son escalier aux marches en forme de dés à jouer, vertigineux et angoissant, qui semble condenser les idées antinomiques de fatalité et de hasard dans une seule et même figure.

   Ainsi, le charme et la magie des Sommeils reposent sur un fragile équilibre, à mi-chemin entre l’évidence et l’inaccessible ; certains dessins, certains mots nous semblent d’une clarté surréelle – surréaliste – tandis que d’autres nous plongent dans un univers absolument hermétique et incompréhensible. Ces derniers n’en sont pas moins interpellants. En effet, la grande force du recueil est in fine celle de transformer le processus de lecture en processus onirique, car qui dit rêve, dit hermétisme obscur et évidence lumineuse simultanés. Lire et expérimenter, en quelque sorte, les Sommeils de Desnos, c’est un peu comme dormir debout, rêver éveillé, avec tout ce que cela suppose de déroutant et d’excitant.

Bibliographie :

Desnos, Robert, Sommeils, Gallimard, 2022.

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