Journal d’Avignon #1 – En musique…

Sans Tambour, de Samuel Achache @Christophe Rauynaud de Lage / Festival d’Avignon

Tout au long du mois de juillet, Zone Critique couvre le Festival d’Avignon IN et OFF. Chaque jour, retrouvez notre journal d’Avignon, autour des spectacles qui nous ont marqué. Dimanche 10 et lundi 11 juillet, nos deux rédacteurs Yannaï Plettener et Mathilde Alpers ont pu découvrir les saisissantes propositions musicales et poétiques de Samuel Achache, Sonia Bester, Sylvain Maurice, et la compagnie Circa.

C’est mon premier Festival d’Avignon. Je découvre sous la canicule les remparts fiers, les murs des ruelles tapissés d’affiches, les tracts et les parades, l’effervescence et la joie de ce mois de juillet en cette terre de théâtre. Avignon, terre de théâtre – ou plutôt de spectacle, car le théâtre n’est pas seul à l’affiche. Le festival fait aussi la part belle à la danse, à la performance et au cirque.

Ce qui se fait et ce qui se défait

Tout en courbes et en douceur, What will have been est une merveille de cirque qui s’approche tantôt du théâtre, tantôt de la danse.

C’est justement avec un spectacle de cirque que je débute mon parcours avignonnais, une proposition qui nous vient d’Australie : What will have been, de la compagnie Circa, déjà remarquée pour l’ébouriffant Beyond (en 2016 au Théâtre du Rond-Point notamment), et dont c’est, aussi, c’est la première venue au festival d’Avignon. Une histoire de premières fois donc.

Ils étaient sept dans Beyond, à repousser les frontières entre humain et animal, ils ne sont que trois dans What will have been, mais pas moins impressionnants, et toujours dans une mise en scène de Yaron Lifschitz. Trois acrobates, Kimberley O’Brien, Daniel O’Brien et Hamish McCourty, accompagnés d’un violoniste français, Sylvain Rabourdin, pour une heure d’une performance qui, si elle est stupéfiante de maîtrise technique, n’en est pas moins sensible et poétique. Tout en courbes et en douceur, What will have been est une merveille de cirque, qui ne se limite pas à une série d’acrobaties successives, mais s’approche tantôt du théâtre, tantôt de la danse.

What will have been @Steady Jenny

Seul.e.s, les trois circassiens trouvent dans la précision inouïe de leur geste une certaine gravité (bien qu’il semble que celle-ci n’ait pas prise sur eux…) ; à deux ou a trois, ils dessinent sans un mot, et souvent facétieusement, des situations touchantes et drôles qui émergent de la position même des corps.

Le lien est au cœur de la proposition de Circa, et on assiste au ballet de ces trois personnages qui se cherchent, s’évitent, se sautent dans les bras, se loupent et chutent, s’enlacent et se dégagent, bref, qui semblent ne se fuir que pour mieux se retrouver dans une étreinte finale. What will have been est plus qu’un spectacle de cirque, c’est un ravissement esthétique et émotionnel, et qui sera probablement vite complet.

  • What will have been, par la compagnie Circa, à 20h05 au Théâtre des Lucioles du 7 au 30 juillet (relâche le mercredi)

Après Circa, je file Place des Carmes, pour mon premier spectacle du IN : Sans tambour. Dans l’écrin des arches minérales du splendide Cloître des Carmes, le metteur en scène Samuel Achache, toujours plus avant dans l’interaction de la musique et de la scène, a conçu une pièce étonnante et inventive à partir des lieder de Robert Schumann, morceaux romantiques par excellence, pour évoquer la fin d’un monde qu’est la fin d’un amour.

Sur le plateau, une maison qui se se détruit et se désosse sous nos yeux, comme la relation qui s’émiette. Un petit orchestre joue dans les ruines tandis qu’un couple se déchire et qu’un professeur à la dérive cherche à s’extirper la peine du corps. Dans le théâtre de Samuel Achache, la dramaturgie est musique, la musique est le texte, comme il le dit dans l’entretien à lire dans la feuille de salle : « Aujourd’hui, nous allons plus loin, en essayant de trouver des principes d’écriture musicale intrinsèquement liés à l’action théâtrale ». C’est la musique qui donne vie aux actions, fait mouvoir et parler les personnages, et tomber le décor. Elle subit le même traitement que l’écriture dramatique, fragmentée, déconstruite, ouverte par tous les côtés pour trouver des nouvelles lignes de fuite dans un monde instable.

Le tour de force de Sans tambour est de réussir dans ce chaos à trouver la vitalité au cœur de la mélancolie des lieder. Avec beaucoup d’humour – absurde et ironie –, Samuel Achache et sa troupe de comédien.ne.s-chanteur.se.s-musicien.ne.s, nous guide dans un voyage intérieur et joyeux à travers colère, regret et désespoir, où on interroge la dialectique du désir et du manque, de la perte et de la réparation. On y chantera sous la douche, on y écoutera un tourne-disque humain, on y défendra la nécessité des lombrics, on y inversera les valeurs du monde, on s’y extraira l’amour par le haut du crâne, et on sauvera son propre cœur d’une mort tragique. Sans tambour, mais avec ingéniosité et panache !

  • Sans tambour, mis en scène de Samuel Achache, jusqu’au 13 juillet au Cloître des Carmes

Yannaï Plettener

Comprendre ne fait pas le choix du pathos mais celui de la poésie. On est frappés par le jeu, l’écoute magnifique des comédiens et les moments de polyphonie musicale.

De son côté, Mathilde Alpers est allée à la Manufacture et au 11 Avignon, et nous parle de ses deux coups de cœur du début de festival.

Deux trios de poésie et de musique

10 juillet 2022. Comprendre, de la compagnie Madamelune, écrit et mise en scène par Sonia Bester à la Manufacture, fait partie de mes premiers beaux moments de festival. L’histoire est simple : Une femme accouche et ressent depuis une affreuse douleur dans la fesse gauche comme « si un tournevis y était planté ». Les examens médicaux ne donnent rien et la douleur reste. Comment vivre avec une douleur physique que personne ne peut comprendre ? La compagnie Madamelune interroge avec beaucoup d’humour, de poésie et de subtilité cette épreuve de vie. L’onirisme côtoie un réalisme cru qui peut faire écho en chacun d’entre nous. Toute personne ayant accompagné un proche dans sa peine et sa douleur peut se reconnaître. Toute personne ayant souffert d’un mal handicapant peut se reconnaître. Mais Comprendre ne fait pas le choix d’un pathos ou d’une dénonciation larmoyante mais celui de la poésie. On est frappé par le jeu, l’écoute magnifique des comédiens et les moments de polyphonie musicale. A voir donc, surtout si le jour où vous vous rendez à la Manufacture, il n’y a plus de places pour Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ?

  • Comprendre, compagnie Madamelune, écriture et mise en scène de Sonia Bester, à la Manufacture du 7 au 26 juillet (relâche le mercredi)

11 juillet 2022, 13h35, La fête des Roses, mis en Scène Sylvain Maurice d’après Penthésilée de Heinrich Von Kleist. Chiche de conter Penthésilée de Heinrich Von Kleist pendant 1h05 en jouant l’intégralité des personnages, le tout accompagné en musique, en captivant du début jusqu’à la fin son public ? Pari réussi pour Norah Krief (comédienne) et Dayan Korolic et Rishab Prasanna. Il faut avant toute chose saluer le jeu sublime et généreux de Norah Krief, au regard intense et à la diction parfaite. Elle nous fait rire, nous fait pleurer et porte avec brio le texte de Kleist passant de Penthésilée à Achille et à elle même.. Les musiciens n’accompagnent pas le texte, ils sont une voix à part entière du spectacle. Les arrangements musicaux nous entraînent et ravivent l’attention au timing parfait. Rishab Prasanna est un flûtiste exceptionnel avec un très belle présence tandis que les accords de basse de Dayan Korolic tombent à point nommer. En somme, c’est un très beau Penthésilée singulier dans son traitement qui fait honneur au texte de Kleist. A voir donc, surtout si le jour où vous vous rendez au théâtre 11 Avignon, il n’y a plus de places pour Un ennemi du peuple.

  • La fête des Roses, mis en scène de Sylvain Maurice, d’après Penthésilée de Heinrich Von Kleist, au 11 Avignon du 7 au 29 juillet à 13h30 (relâche le mardi)

Mathilde Alpers

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