Nelly Arcan : soeur en désastre, corps naufragé

« (…) mais ça n’arrivera pas, une dernière fois, ça ne peut pas arriver car ces choses-là ne se produisent jamais lorsqu’on est moi, lorsqu’on interpelle la vie du côté de la mort ».

(Putain, Nelly Arcan)

 

« Tes yeux pourraient me voir

Dans tout ce que j’ai de plus beau

Et tu voudrais savoir

Si j’ai des marques dans le dos »

(Nelly, Pomme)

À 34 ans, Nelly Arcan se pend dans sa chambre d’hôtel. Elle laisse derrière elle une œuvre nocturne et asphyxiante, tissée de longs monologues obsessionnels, qui fonce vers la mort. Son corps de bimbo, ses seins refaits, ses cheveux teints portent les stigmates de l’injonction à plaire et de la domination masculine. Nelly Arcan est pour moi comme une sœur en désastre. Par son écriture inouïe de l’intime, elle éclaire ma part la plus inconsolable, celle qui trébuche dans la maladresse et dans la honte, qui n’en finit pas de mourir. Ses monologues hantés me rappellent que la littérature ne guérit de rien mais qu’elle rejoint l’humanité souffrante. Pour Zone Critique je reviens sur ses deux récits les plus incandescents : Putain et Folle.

Une ville, indistincte. Un immeuble. Dans une chambre, une femme, sur un lit. Derrière la porte, une nuée d’hommes, échappés pour quelques heures de leurs obligations, qui se pressent là, entre deux rendez-vous d’affaires : chefs d’entreprise, cadres, rabbins, étudiants parfois. Au milieu des draps, Nelly Arcan, nue, monologue sur sa vie de putain, dans une langue frénétique, qui juxtapose les mêmes obsessions et les mêmes images, de sexe, de queues, de gestes, de sueur et de corps, comme les mille fils d’une toile cauchemardesque : « Oui, la vie m’a traversée, je n’ai pas rêvé, ces hommes, des milliers, dans mon lit, dans ma bouche, je n’ai rien inventé de leur sperme sur moi, sur ma figure, dans mes yeux, j’ai tout vu et ça continue encore, tous les jours ou presque, des bouts d’homme, leur queue seulement, des bouts de queue qui s’émeuvent pour je ne sais quoi car ce n’est pas de moi qu’ils bandent, ça n’a jamais été de moi, c’est de ma putasserie, du fait que je suis là pour ça, les sucer, les sucer encore, ces queues qui s’enfilent les unes aux autres comme si j’allais les vider sans retour (…). »

Paru en 2001, Putain, écrit à partir de notes rédigées par Nelly Arcan à l’intention de son psychanalyste, se vend à 155 000 exemplaires et divise la critique. Cette psalmodie sauvage et frénétique, crépitante comme l’enfer, et sans fil narratif, sera suivie 3 ans plus tard de Folle, récit autofictionnel en forme de lettre adressée à un ancien amant dépendant à la pornographie. Dans ces deux récits tassés et crus, une même nausée s’empare du lecteur devant le spectacle de la soumission du corps féminin aux diktats de la beauté et aux logiques de consommation sexuelle.

Corps de putain

Car le corps féminin, chez Nelly Arcan, est d’abord un corps destiné à satisfaire le désir de l’homme, « un sexe susceptible de faire bander. » Dans sa chambre sombre où les pères de famille se pressent, la putain accomplit son devoir de femme-objet, “toute entière fente”, soumise aux besoins masculins : la putain, ainsi, est « pure coquette qui n’existe que par sa coquetterie, la représentante de la race de celles qui ne sont ni mère ni fille, qui ne sont là que pour faire bander et continuellement s’assurer qu’elles peuvent faire bander (…) ». (Putain)

Étrange malaise que ces lignes suscitent chez le lecteur. Putain explore en effet la dégradation quotidienne du corps de la femme dans le désir masculin, mais cette violence n’est jamais ouvertement dénoncée. La femme, dans le discours de Nelly Arcan, est déterminée par la séduction de son corps dans la mesure où celui-ci attire le regard de l’homme. Il est cependant difficile d’envisager la distance exacte à laquelle l’écrivaine se tient de ce discours patriarcal de vieux magazines féminins, ces vieux magazines qui se trouvent sur sa table de chevet, et qu’elle parcourt distraitement en attendant ses clients : le reproduit-elle pour nous en faire sentir la violence ou bien parce qu’elle est incapable de s’en détacher ?

Le trouble du lecteur naît ici de l’ambiguïté du rapport de l’écrivaine à la domination patriarcale : Nelly Arcan rejette une structure d’oppression tout en l’assumant, et son œuvre expose la souffrance qu’elle suscite sans que sa narratrice parvienne à s’en libérer. Pour reprendre les propos de Francine Bordeleau, Nelly Arcan « vitupère à qui mieux mieux les diktats imposés au féminin tout en craignant de ne pas y correspondre assez. » Ainsi, pour la narratrice de Putain, vieillir c’est avant tout ne plus attirer sur soi le regard masculin, cela veut donc dire mourir puisque la femme se définit, selon la logique patriarcale qu’intériorise son monologue, par le regard porté sur elle.

Cette ambiguïté explique peut-être la diversité des réceptions de l’œuvre de l’écrivaine canadienne qui fut à la fois qualifiée de féministe et d’anti-féministe ; elle fonde en tout cas la force de ses auto-fictions : l’écrivaine ne porte aucun jugement moral, mais son œuvre nous introduit dans le mystère d’une intériorité déchirée par la violence de l’injonction à séduire. C’est peut-être dans ce lieu trouble que se manifeste d’abord l’expérience littéraire de ses récits: l’intimité s’y offre dans son réseau noueux de contradictions et de luttes. Lire Nelly Arcan c’est d’abord lire le portrait d’une femme qui chute, l’expérience d’une sexualité vécue comme un noyau douloureux, comme une force irrésistible et mortifère qui abolit la volonté et ramène au néant intérieur.

Corps qui s’efface

La prostitution en ce sens se présente comme le paroxysme de la dissolution de l’individualité féminine, confondue désormais à son statut de putain : « une femme n’est jamais une femme que comparée à une autre, une femme parmi d’autres, c’est donc toute une armée de femmes qu’ils baisent quand ils me baisent » (Putain). Pour le client, la putain n’est ainsi qu’un sexe interchangeable, dépourvu de toute singularité : « Ça pourrait être une autre, même pas une putain mais une poupée d’air, une parcelle d’image cristallisée, le point de fuite d’une bouche qui s’ouvre sur eux [les clients] tandis qu’ils jouissent de l’idée qu’ils se font de ce qui fait jouir. » (Putain)

Le corps, chez Nelly Arcan, est donc un objet insaisissable, toujours sur le point de s’effacer : son apparition se double de sa disparition, comme le souligne l’essayiste Martine Delvaux.

Le corps, chez Nelly Arcan, est donc un objet insaisissable, toujours sur le point de s’effacer : son apparition se double de sa disparition, comme le souligne l’essayiste Martine Delvaux. Cette abolition du corps s’incarne, dans Folle, par la figure de l’actrice pornographique. Le corps fantasmé de l’actrice pornographique est en effet un corps presque décorporalisé. Toutes ses aspérités sont effacées, toute son encombrante corporalité est purifiée par la mise en scène pornographique, dans le but de faire d’elle un réceptacle immaculée du désir masculin : « Sur les filles du Net, tu avais constaté plusieurs choses, entre autres que rien ne sortait de leur chatte toujours mouillée dans leur stérilité de latex (…). L’émerveillement te prenait chaque fois que tu constatais que rien ne sortait de leur cul non plus et, qu’aussi loin qu’on aille, on ne trouvait pas de merde. Elles sont si propres, me disais-tu, pour faire la lumière sur ma propre merde qui recouvrait ta queue sans ton consentement quand tu m’enculais (…). » (Folle)

Les images pornographiques, sur lesquelles se branle quotidiennement l’amant de Nelly Arcan, représentent donc la falsification du corps de la femme, tordu et transformé en vue de satisfaire le désir masculin. Jeune, Nelly Arcan participe à un shooting de photographies pornographiques pour le site Barely Legal, épisode qu’elle restitue à la fin de Folle. Toute la mise en scène photographique consiste à gommer du corps féminin ses aspérités, à le réduire à une image fantasmatique de pureté. Le fantasme véhiculé par l’image pornographique est celui de l’innocence (incarnée par le type de la Girl Next Door, femme du voisinage qui incarne l’accessibilité sexuelle permanente), mais cette innocence est falsifiée, instrumentalisée : « Dans ma chambre on m’a trouvée bien timide, mais pas de la bonne timidité, il y avait la timidité mignonne des fillettes qui ne soupçonnent pas les mauvaises intentions du monde et la timidité des femmes complexées qui manquent de grâce, je manquais de la vraie jeunesse non frappée par la vie. » (Folle)

Folle oppose ainsi en permanence, comme dans un jeu de miroir, le corps fantasmé et inatteignable de l’actrice pornographique, objet du désir masculin et le corps réel, marqué par son imperfection, ses défauts, sa contingence, sa réalité : « Malgré ma curiosité je ne suis jamais allée sur le site de Barely Legal pour voir les photos qui avaient été retenues par peur d’y voir des choses censées se produire à l’intérieur du corps, comme une boule dans la gorge ou encore des démangeaisons du cuir chevelu produites par les couches de laque qui avaient servi à lisser mes tresses. » (Folle) Ainsi l’actrice pornographique représente-t-elle le degré ultime de falsification, séparée de son encombrante humanité. Le corps réel, fait de reliefs, de merde et de liquides est forcément mis en échec par le corps idéal et factice de l’actrice pornographique. Dans Folle, celui-ci finit par recouvrir le corps réel de la partenaire, réduit à un simple vecteur entre le désir masculin et l’image pornographique : « Sur l’écran il y avait trop de détails importants que tu regardais peut-être mais que je ne voyais pas, je me suis demandé si tu regardais mon cul ou celui de Jasmine, j’ai douté non seulement de ma contribution à votre histoire où je servais de conduit vers l’écran, mais aussi de la réalité du contact de ma chair sur la tienne. » (Folle)

Face au corps irréel de l’actrice pornographique, le corps de Nelly Arcan lui, au fil des pages, s’efface, dans un lent processus de désintégration qui est comme le fil rouge de son œuvre : effacement devant la précision de l’image numérique des actrices pornographiques ; annihilation dans la violence de l’acte charnel. L’abandon à la violence du désir masculin est en effet vécu par l’écrivaine comme un chemin vers l’abolition. L’acte sexuel, dans sa violence et sa répétition, dessine un lieu intermédiaire entre le rêve et la réalité : il est à la fois un sommet d’intensité, et une expérience de dissolution. Tarifé ou non, le coït est un entrecroisement étrange, un lieu indéfini où se mêle le plaisir simulé et le plaisir réel, l’incarnation et l’abolition, le désir et la soumission : « Pendant cette semaine-là, je t’ai donné le peu que mes clients m’avaient laissé, (…) je t’ai laissé me tirer les cheveux et me cracher dans la bouche, je t’ai laissé me prendre dans la chatte après m’avoir enculée et, après toutes ces étapes j’ai souvent consenti à te sucer pour ensuite tout avaler. Avec toi j’ai connu des moments d’engourdissement que connaissent ceux qui sentent venir la mort (…). Tu m’as ramenée au degré zéro de l’autonomie qui me faisait bouger et respirer, avec toi je me suis assouplie. »

L’œuvre de Nelly Arcan se présente ainsi comme une quête impossible pour résoudre la question du corps, pour trouver sa porte de sortie. Le corps est une équation irrésoluble : qu’il soit désirant ou désiré, le corps est toujours problématique. Désirant car le désir n’est jamais longtemps réciproque ; désiré car se rendre désirable aux yeux des hommes exige un mensonge, une falsification, une trahison de la nature. Le corps de la femme est en effet saisi par cette injonction structurelle à plaire ; mais répondre à cette injonction exige de désobéir à la nature, de se falsifier, de se dérober à soi-même dans un mensonge : “Sur le Net, on le voyait bien par exemple chez les femmes qui gagnaient leur vie à se faire grossir les seins jusqu’à se déplacer en chaise roulante, ou encore en Afrique où d’autres femmes passaient leur vie à s’allonger le cou avec des anneaux en or pour se hisser à la hauteur de leurs hommes et les regarder dans les yeux. Je te disais que ça consistait chez les femmes à trouver la porte de sortie de leurs corps en exagérant ses extrémités (…)” (Putain)

Le remède suprême face à cette souffrance du corps se trouve donc naturellement dans son abolition. Les corps de la putain et de l’actrice pornographique sont condamnés à une mort précoce en vertu de leur trop grande exposition au désir masculin, ainsi qu’« en vertu d’une trop grande dépense de leur énergie vitale dans leurs années de jeunesse ». (Putain) La narratrice est ainsi prise dans un étau : la putain est par excellence l’être qui « interpelle la vie du côté de la mort » (Putain), et se condamne à un décès prématuré. L’acte de prostitution, qu’elle pratique sous le nom de Cynthia, (« le prénom de sa sœur morte dans sa prime enfance »), est un acte accompli en vue de la mort : « je suis occupé à mourir. Il faut aller droit à l’essentiel, à ce qui me tue ». Et en même temps, l’alternative qui est celle de la vieillesse se présente comme un autre visage de la mort, incarnée dans Putain par la figure repoussante de la mère. Les deux seules possibilités qui s’offrent à la narratrice sont donc la mort lente par vieillesse, ou le suicide par la prostitution.

« Ecrire c’est perdre des morceaux »

Or, de ce triomphe de la mort, l’écriture ne guérit pas. La littérature ne possède, dans l’œuvre de Nelly Arcan, aucun pouvoir cathartique. Contrairement à son amant, journaliste qui rêve de gloire littéraire et « écrit vers le haut », l’écriture de Nelly Arcan ne fait que tourner autour de cette blessure du corps que rien n’abolit : Nelly écrit vers le bas, pour approfondir sa propre chute, et rejoindre un néant qui prend le visage d’une libération de sa condition de femme « nouée » : « il faudrait que je tombe en bas de ma chaise, en bas de mon lit, il faudrait que s’ouvre le sol pour que je puisse dévaler infiniment vers les profondeurs de la terre, encore plus loin, descendre ainsi en laissant derrière moi mes bras, mes jambes, ma tête, toutes ces parties dont l’enchevêtrement me noue comme femme(…). » (Putain)

Écrire c’est donc au contraire rouvrir la blessure du corps et creuser dans la mort qui le ronge, c’est faire un pas de plus vers la néantisation de soi, cet horizon qui apparaît en filigrane de toute l’œuvre de l’écrivaine : « Il me semble aussi que cette lettre est venue au bout de quelque chose ; elle a fait le tour de notre histoire pour frapper son noyau. En voulant le mettre au jour, en voulant y entrer, je ne me suis que blessée davantage. Écrire ne sert à rien, qu’à s’épuiser sur de la roche ; écrire c’est perdre des morceaux, c’est comprendre de trop près qu’on va mourir. » (Folle) La confession de Nelly Arcan, qui précède de trois ans son suicide, s’achève donc sur un échec : la littérature ne referme pas les plaies, ne sauve pas de soi-même, ni de cette blessure inguérissable du corps. La littérature n’est pas une libération, elle est un aveu d’impuissance : elle tourne autour d’un mystère qu’elle ne résout pas ; elle éclaire un gouffre qu’elle ramène à la surface. Sa vertu cathartique est une illusion qui précipite la démence et l’abolition. Folle est un récit surgi d’un abysse, un cauchemar sans lumière, éclairé par les corps glacés des filles du Net : celle lettre hantée, ce « cadavre qui exhale ses gaz » rejoint un lieu de solitude et de détresse intérieure qui est un territoire aride et sans chaleur, une toundra déserte et gelée. Égarée dans cette obscurité, semblable aux cadavres éventrés d’étoiles qui se dissolvent dans l’espace, Nelly Arcan se dissout lentement, s’efface au fil des pages de cette lettre qui s’achève sur une mort ; elle est maintenant un mince point de lumière dans cette nuit opaque et sans lendemain ; et je voudrais tant te rattraper, te rejoindre dans ce lieu où tu demeures à jamais inaccessible.

  • Putain, Nelly Arcan, Seuil 2001 et Points
  • Folle, Nelly Arcan, Seuil 2004 et Points
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