Eddy de Pretto : Le parnassien du ghetto

 

Eddy de Pretto – Crédit : Joel Saget – Archives AFP

Peut-être avez-vous déjà eu vent du chanteur Eddy de Pretto, révélation francophone de ces dernières années. Mais connaissez-vous le poète qui se cache derrière ce pâlot minois ? Tantôt sophistiquée tantôt triviale, la plume d’Eddy de Pretto emprunte au Parnasse son élégance et au rap sa puissance. Il se fait un nom en 2017 à la sortie de son EP Kid. S’ensuivent deux albums en 2018 et en 2021 : Cure et À tous les bâtards

“A tous les bâtards” Album mars 2021

Vivre d’absinthe et de neige 

Eddy de Pretto se trouve à mi-chemin entre le dandy exalté et le poète maudit. De ses textes émane une souffrance inconditionnelle qui ne va pas sans rappeler les œuvres de Baudelaire, de Verlaine et des autres poètes marginaux du XIXe siècle. Fête de trop met en lumière les afflictions d’Eddy. En noyant sa souffrance dans les festivités qui s’offrent à lui, le chanteur s’enlise dans de funestes marécages. Il nous invite à déchiffrer “le manuel torturé, de cette danse exaltée” et cherche par la même occasion à ajuster ses “pansements” afin que ses “saignements soient beaucoup moins apparents, sur la piste d’argent”. 

Nous retrouvons cette plume tourmentée dans le roman Salon de beauté de l’auteur mexicain Mario Bellatin : “Je m’imaginais en train de danser à la discothèque avec ces vêtements féminins, le visage et le cou recouverts de plaies. (…) Ce nouvel état de mon corps m’a servi à m’éloigner définitivement de la vie publique. (…) Je me sentais comme ces poissons envahis par les champignons que même leurs prédateurs naturels fuyaient.”

Stylistiquement, Eddy de Pretto joue aussi bien de la préciosité que de la vulgarité. Le vocabulaire qu’il mobilise pourrait aisément se retrouver dans un poème parnassien : “absinthe”, “nymphes”, “froideur maussade” … Le chanteur maîtrise également les codes linguistiques de son temps et manie avec brio le registre courant, ce qui vient ajouter une dimension pétillante à ses chansons : “pop”, “potes”, “fiasco”, “fête de trop”, etc. … Les registres soutenus, courants et vulgaires cohabitent dans l’œuvre d’Eddy de Pretto, de même que la splendeur et la misère. 

“Voilà qu’la lumière coule sur nos visages à larme, le temps qu’on avale ce sourd moment de rage, Voilà que les cœurs roulent sur les planches colorées de rouge vif abrupt de danses desséchées.”

A l’instar de l’ange déchu de John Milton dans Le Paradis perdu, Eddy est tiraillé entre ses démons et sa soif d’idéal : ” Regarde, je luis de paillettes, et me réduis au chaos”. Il noie son malheur dans des coupes d’absinthe et s’abandonne sous des rails de neige. Dans Jimmy, la consommation de cocaïne est illustrée par le biais de la métaphore : “J’ai jamais vu l’été, ta neige était féroce”. Mais Eddy de Pretto n’hésite pas à recourir de temps à autre à des termes sans équivoque, notamment dans Musique basse : “Juste de la drogue douce pour calmer l’artifice qui paraît des secousses dans un monde sans musique”. 

A l’instar de l’ange déchu de John Milton dans Le Paradis perdu, Eddy est tiraillé entre ses démons et sa soif d’idéal

Dans son dernier album À tous les bâtards, Eddy de Pretto semble voir le bout du tunnel en tentant de mettre un terme à la relation toxique qu’il entretenait alors avec Caroline : “Désolé Caroline, mais je te laisse à ton été qui est en fait un grand hiver beaucoup trop bien déguisé”. Mais le sevrage n’en est pas moins difficile comme en témoigne les questionnements continuant d’accabler le chanteur : “Comment suis-je censé faire, censé plaire, sans C ?”. D’autres artistes comme le duo PNL ont également joué de cette mise en parallèle entre la cocaïne et la neige. Dans le clip vidéo À l’ammoniaque, les deux frères N.O.S et Tarik se retrouvent eux aussi prisonniers de ce “grand hiver beaucoup trop bien déguisé”, de cette vision chimérique oscillant entre désert de sable embrasé et océan de neige, de ce “je t’aime coupé à l’ammoniaque”. 

Tu seras un homme, mon fils 

En 2017, Eddy de Pretto fait sensation avec sa réécriture de l’iconique poème de Rudyard Kipling Tu seras un homme, mon fils (1910). Dans ce texte intitulé Kid, le chanteur questionne le carcan viriliste dans lequel demeurent confinés les jeunes garçons du XXIe siècle à l’image des hommes d’antan : 

“Tu seras viril, mon kid
Je ne veux voir aucune larme glisser 
Sur cette gueule héroïque et ce corps tout sculpté
(…) Tu hisseras ta puissance masculine
Pour contrer cette essence sensible que ta mère, 

Nous balance en famille, elle fatigue ton invulnérable
Achille”

Eddy de Pretto est résolument féministe en ce qu’il nous invite à repenser notre rapport à l’identité de genre et aux codes sociaux nous oppressant insidieusement. Le féminisme implique nécessairement de remettre en question les normes viriles transmises aux garçons et non pas seulement les stéréotypes de genre féminin. Dans son titre Quartier des lunes, Eddy dénonce de manière cynique et désabusée les violences conjugales subies par les femmes, que celles-ci revêtent une dimension physique ou psychologique : 

“Tu seras sans fringues et bien à ma guise, 
J’t’habillerai de rien, juste de poignes possessives,
Ils le verront bien qu’la terre est déjà prise”
“Je tâcherai ta moue et un à un tes cheveux longs 
de mon drapeau rouge et de mes imposants jurons”
“Puis je t’caresserai comme pour t’apaiser
T’imposerai des chutes, pour pas t’révolter
Te bloquerai la nuque sans que tu révulses
Et je serai doux pute
Je serai fou”

Eddy de Pretto invite ces femmes oppressées à s’émanciper afin que justice soit faite :

“De peine, de veine, tenaces
Elles brillent d’audace
S’enflamment, un flegme qui brûle, si belles
Bien plus qu’au soleil” 

Il n’en reconnaît pas moins que les femmes peuvent également être à l’origine de maux psychologiques et de relations toxiques, comme en témoigne son titre Ma mère au sein duquel sa génitrice nous est dépeinte comme une mère glaçante et austère mais également comme une femme rongée par le désespoir et la lassitude :

“Sais-tu ce que tu as fait ? Tu m’as rendu fort avare. 
Mes émotions sont en pack et tu les castres sans que tu saches à force de rien laisser paraître. Bah tu les as même mis en cage à coups de clés bien trop discrètes qui n’enferment que ta forte face.” 

“Tu ne tiens plus debout
Retrouve ta fougue et tous tes bijoux
Tu brilles de mille feux quand t’es pas à genoux”

“Promis un jour j’y arriverai, 
à te regarder tout simplement,
sans en vouloir à terre entière, 
Un jour je t’appellerai Maman”

Confessions d’un masque 

L’intrigue – James Ensor (1870)

Toutes ces injonctions sociales semblent faire perdre pied à Eddy de Pretto. Comment se forger son identité propre dans une société régie par des valeurs homophobes et sexistes ? Le chanteur a longtemps échappé à ce dilemme en se complaisant dans le culte du paraître. Le mot “masque” revient à de nombreuses reprises dans l’univers sémantique d’Eddy de Pretto et en l’espèce dans son titre Des murs

“Moi je ne quitte jamais mon masque, il me donne un peu plus de poids, 

Je préfère les phrases que cache-cache, et les grands jeux de type chat”`

Eddy de Pretto est à la nouvelle chanson française ce qu’Edouard Louis, alias Eddy Bellegueule, est à la littérature contemporaine en France. Dans son roman En finir avec Eddy Bellegueule publié en 2014, la phrase suivante fait écho à l’univers d’Eddy de Pretto : “On ne cesse de jouer des rôles mais il y a bien une vérité des masques”. Les œuvres d’Eddy de Pretto et d’Eddy Bellegueule se rejoignent en de nombreux points : elles font toutes deux émerger des questionnements autour de l’homosexualité et de la socialisation sexuée. 

Eddy de Pretto est à la nouvelle chanson française ce qu’Edouard Louis, alias Eddy Bellegueule, est à la littérature contemporaine en France.

Dans Fête de trop le mot “mascarade” renvoie à l’univers torturé du peintre belge James Ensor et à ses personnages aux masques inquiétants dans la peinture L’intrigue (1890) ainsi que dans ses autres œuvres s’inscrivant dans la Période des masques. Les masques que revêt Eddy de Pretto l’amènent inexorablement à souffrir, à se perdre soi-même, à “perdre la peau” comme nous pouvons le souligner dans son texte intitulé Ego

“J’nourrirais mon égo de cuillère de paraître, 
jusqu’à en perdre la peau, 
jusqu’à m’en perdre dedans,
jusqu’à faire couler du sang sur les reflets de mon trop grand”

Dans son dernier album A tous les bâtards sorti en mars 2021, Eddy revient sur son rapport à l’ego dans le premier titre de l’album, Bateaux-mouches

“En maquillant mes souhaits au parfum du ghetto,
tous les soirs je trinquais, 
rêvais fou de mon ego” 

Mais au fond de lui-même, le chanteur ne veut pas de cette “mascarade”, de ce qu’il nomme “une vie de cire” dans son titre Parfaitement. A tous les bâtards, et plus spécifiquement la chanson Nu, témoigne de ce strip-tease épineux, de cette mise-à-nu. Eddy de Pretto se dévoile à tâtons : 

“Si je n’peux plus porter le masque qui m’a tant servi parfois. Que reste-t-il de moi ? 
Si je n’peux plus faire mes grimaces qui m’tenaient toujours en surface, 
pour pas tomber là, devant toi” 
“J’suis à nu” 

Le chanteur finit par s’accepter comme il est et refuse à cette occasion de suivre le rythme effréné de la société de consommation et de l’industrie musicale au risque de causer sa perte, décision dont il nous fait part dans Tout vivre

“Tout l’monde me dit : “Eddy, tu prends trop de temps aussi” 
À croire que c’est à celui qui vivrait le plus rapide,
qui écrirait le plus vite, le plus fort, le plus souvent possible 
Avec sa grosse, grande plume qui aurait tout l’mérite” 

Beaulieue mon amour 

La plume de l’artiste a en partie élu domicile dans la ville, ou plus précisément dans la cité.

Si Eddy de Pretto s’attarde à dépeindre avec finesse la complexité des relations humaines, il ne s’intéresse pas moins pour autant à l’univers urbain dans lequel il évolue. La plume de l’artiste a en partie élu domicile dans la ville, ou plus précisément dans la cité. Dans son titre Beaulieue, Eddy de Pretto nous dresse le portrait de la ville banlieusarde de Créteil dont il est originaire. Ici encore, le chanteur s’amuse à briser les codes sociaux en nous dépeignant la ville de Beaulieue, soit de Créteil, sous les traits d’une entité féminine : 

“Oh Beaulieue bel et bien ma favorite”

 Le “e” symbolique de Beaulieue contraste avec la violence et la masculinité inhérentes à la ville : 
“Tu es violente, sans pitié, cries au pd” 
“Il te pousse des ailes ambitieuses et ravageuses
que tu dépucelles de haine, de force vénéneuse” 

Eddy de Pretto jette son dévolu sur cette cité hostile à laquelle il voue une passion sans borne. Dans ce texte à la plume délicate et raffinée, Créteil est bel et bien sublimée : 

“Sous-estimée, tu brilles de frénésie et de fierté
Sur tout ton corps sont tatouées des perles d’or
Que tu gardes à tort mais flattes la rue, la mise à mort”

Cet amour qu’Eddy de Pretto voue à sa terre natale, nous le retrouvons dans le titre Zone extrait de son dernier album. Peut-être pouvons-nous voir dans ce titre un clin d’œil au poème éponyme de Guillaume Apollinaire, ode à l’urbanité et à la modernité. Eddy invite ses auditeurs à s’aventurer dans ces zones habitées d’une beauté insaisissable et immarcescible, bien que déclarées dangereuses : 

“C’est un endroit qui défoule, qu’on laisse souvent dans l’oubli
Là-bas, on n’s’y presse pas car il n’y a jamais foule
Un trou perdu d’où découle de l’ocre sombre et des non-dits
Et où tout le champ des possibles, là, soudain, s’ouvre”

“Viens, où l’on dit que tout brûle
Tu verras comme tout y rayonne
De plaisirs et sourires obscurs

Ose, ose traîner près de la Zone”

Nous retrouvons cet engouement pour la cité dans nombre de textes de rap français contemporains comme dans cet extrait du titre Chang du duo PNL. Dans celui-ci, la cité est désignée sous l’appellation de “zoo” afin de mettre en lumière le chaos-roi : 

“J’aime trop mon zoo, tu comprends pas, pas l’même amour
Grâce à mon Dieu ils ont pas cassé ma première tour

(…) Peur de changer de vie, peur de désillusion
J’aimerais revenir dans le passé toquer à la maison

Et j’r’viendrai quelques fois regarder la porte, sans toquer, sans sonner, jusqu’à ma mort”

Dans Créteil Soleil, titre extrait du dernier album d’Eddy, l’émotion est manifestement à son comble : 

“Tout est là, les larmes me font encore glisser sur le sol mal lavé de mon départ précipité”

Par ailleurs, Eddy de Pretto questionne son orientation sexuelle mais également sa couleur de peau. Dans Freaks et Val de Larmes, il nous fait part de son expérience d’homme blanc ayant grandi dans une cité de banlieue. Il nous dépeint sa peau blanche telle une “peau de fragile”, une “bonne teinte de marbre”, un “visage pâle” … Eddy de Pretto se montre sensible aux inégalités socio-raciales en faisant notamment allusion aux contrôles de police au faciès auxquels il aurait bien trop souvent échappé injustement en raison de sa couleur de peau alors que commettant les mêmes incivilités que ses confrères au teint basané : 

“As-tu vu mes écailles, quand je nageais dans les rues
As-tu vu mes écorces, là, qui m’protègent à mon insu”

Références 

  • LOUIS Edouard, En finir avec Eddy Bellegueule (2014)
  • BELLATIN Mario, Salon de beauté (1994)
  • APOLLINAIRE Guillaume, Zone (1913)
  • RUDYARD Kipling, Tu seras un homme mon fils (1910)
  • MILTON John, Le Paradis perdu (1667)

Discographie

  • A tous les bâtards (2021)
  • Cure (2018)
  • Kid EP (2017)
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Indes galantes : les enfants de Rameau

En 2017, un court-métrage impressionnant et entièrement chorégraphié mettait en scène des danseurs de krump sur une musique baroque. Un...

Fermer