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Journal de Cannes #3

Au menu de notre journal cannois : le tant attendu Tre Piani de Nanni Moretti présenté en Compétition officielle, le premier film du réalisateur chinois Yilin Chen Bo, Moneyboys, dans la sélection d’Un Certain Regard, ainsi que le premier long métrage du poète et rappeur Saul Williams, Neptune Frost, présenté à la Quinzaine.

Le moment tant fantasmé est arrivé : il est temps de fouler le tapis rouge et de gravir les marches menant au Grand théâtre lumière. Il est 8h30 du matin. Les cannois n’accourent pas pour me prendre en photo — je confie au premier gentilhomme venu le soin de m’immortaliser et me retrouve avec une photo floue où je me trouve singulièrement décapitée. Tre Piani de Nanni Moretti est une adaptation du roman israélien éponyme publié aux éditions Gallimard il y a tout juste un an. Dans cette œuvre polyphonique où les chemins et les voix des protagonistes se croisent, Nanni Moretti ne cherche pas à satisfaire à tout prix les adeptes d’Habemus Papam : il s’agit d’un long-métrage minimaliste sur la forme, pudique et sensible. Le réalisateur italien met à l’honneur la psychologie de ses personnages, quitte à délaisser par moments la recherche d’une certaine esthétique. Tre Piani n’offre pas la palette de couleurs vives caractéristique de l’univers cinématographique de Pedro Almodovar mais son scénario égale ceux du réalisateur espagnol en matière de figures disséquées, de familles autopsiées et de sentiments auscultés. Cet ensemble de courts-métrages amoncelés ne nuit en aucun cas à l’homogénéité du long-métrage tant les pièces du puzzle scénaristique de Nanni Moretti s’assemblent naturellement. Une certaine sérénité se dégage du film comme si nous étions appelés à laisser la vie s’écouler lentement, sans résistance. Tre Piani est une délicieuse méditation sur la fragilité et la résilience humaine, sur le pardon et la compassion. Si certains adeptes de Nanni Moretti ont fait part de leur déception face à ce film intimiste et selon eux dépourvu de fantaisie, Tre Piani ne mérite pas d’être jugé aussi sévèrement. Ce long-métrage présente la sensibilité que nous retrouvons dans le courant artistique du réalisme magique, comme dans cette scène où un mystérieux corbeau noir fait son apparition devant Monica, personnage joué par l’actrice Alba Rohrwacher, semblant tout droit sortie d’une peinture préraphaélite. La bande-son aux accents mélodiques de Satie couvre le long-métrage d’un voile de mélancolie.

L’ambiance est au rendez-vous dans la salle Debussy à l’occasion de la projection du premier film du réalisateur chinois Yilin Chen Bo, Moneyboys. Pas un siège de libre à l’horizon, chose rare en cette période de quasi-désertion des salles obscures. Yilin Chen Bo nous livre un portrait désabusé de la société chinoise contemporaine par le prisme du tabou de l’homosexualité et de la prostitution. Le réalisateur jongle avec les contrastes : la rudesse des passes enchaînées et des coups de reins abrupts ancre les protagonistes dans une réalité très éloignée de leur soif d’idéal. Le monde de la nuit est tantôt avili tantôt sublimé. L’apaisante lumière des luxueuses villas côtoie celle des néons agressifs et des lanternes couleur carmin. La pluie aussi, le clapotement de la pluie sur la baie vitrée. La violence symbolique des traditions rurales rejoint la violence économique des centres urbains. On ne peut qu’être ému face à tant de beauté, d’intensité et de détresse. Face à ces jeunes corps devenus précipitamment adultes, ces torses d’Apollon, ces bouches sensuelles… Face à la sagesse et le goût du sacrifice de ces garçons dévoués à leur famille. Moneyboys a définitivement séduit le public cannois à entendre les bruits de couloirs.

Me voilà de retour au théâtre croisette pour découvrir le premier long métrage de Saul Williams, poète et acteur américain, en collaboration avec Anisia Uzeyman. L’objet du film est original et engagé : les mines de coltan au Rwanda et au Burundi. Mais que les amateurs de documentaires passent leur chemin. Avant d’être un film altermondialiste, Neptune Frost est un conte musical fumeux à souhait à la dimension poétique hermétique. La salle se vide au fur et à mesure que la trame avance dans le brouillard le plus total. Aucun moyen d’échapper à ce trip psychédélique. Mais je ne trahis point mes valeurs : un film entamé se doit d’être visionné dans son intégralité. Tandis que les personnages s’envolent vers des dimensions parallèles où gravitent des cartes mères, des mémoires vives et des codes sources, je rejoins un temps la galaxie de Morphée. Je demeure tout de même conquise par les deux premières minutes de ce long-métrage. L’incipit de Neptune Frost nous donne un avant-goût d’une Afrique meurtrie par l’esclavage des temps modernes et martelée de rythmes tribaux. Les coups de pioches des mineurs asservis s’harmonisent avec les baguettes cinglant les peaux des tambours.