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Julien Teyssandier : Ceux qui voudraient fuir

Les Éditions Nouvelle Marge nous offrent une belle histoire avec Ceux qui voudraient fuir de Julien Teyssandier rendant hommage à ceux qui peinent à dompter leur quotidien et la ville dans laquelle ils se retrouvent, peut-être malgré eux. Effusion des passions, incompatibilité avec leur être, il ne semble pas exister de catharsis pour les personnages de l’auteur. Quelle issue de secours ? 

Deux personnages en quête du moi inconnu

Le titre annonce déjà l’aporie. Les deux personnages Gabriel et Marion sont dans une impasse. Leurs mouvements sont circonscrits à ce que leur esprit a posé comme barrière. Ainsi, dans ce non-mouvement, dans cette fuite immobile, les deux personnages se débattent et cherchent, là où ils le peuvent, une échappatoire pour cristalliser leur moi

Au cœur du roman se noue une relation aussi étrange que touchante : Gabriel, qui peine à faire corps avec le monde, et Marion, en prise  à de violentes pulsions autodestructrices.

Le lecteur suit alors les errances des deux personnages. Gabriel travaille comme médecin légiste, Marion se débrouille comme elle le peut dans le milieu du cinéma. Les deux dérivent et c’est ainsi qu’ils se rencontrent, alors que Gabriel venait de terminer la « confession » d’un mort qu’on lui avait amené. Se noue alors une relation aussi étrange que touchante. Gabriel, qui peine à faire corps avec le monde et ceux qui l’entourent, en vient presque à vouloir aider cette jeune femme perdue en proie à ses démons et prise de violentes pulsions autodestructrices. Finalement, l’on se demande si tous les deux se rencontrent véritablement ou si plutôt ils ne font que se croiser, pris dans l’attraction de l’un et de l’autre et se détachant soudainement, poursuivant leur course folle vers le néant. Ils sont un peu comme des astéroïdes qui errent sans but dans l’espace, pris soudainement dans l’attraction d’une planète et puis, sans crier gare, s’en détachent miraculeusement pour poursuivre leur voyage interstellaire. Gabriel et Marion sont de cet acabit. Gabriel tente de s’accrocher à Marion en essayant de la comprendre et – pourquoi pas – de la sauver – et de se sauver, car comme le dit le narrateur : « Gabriel n’arrivait pas à toucher les choses, encore moins à les étreindre. » –, tandis que Marion est un électron libre, insaisissable et particulièrement instable. 

Sex, drugs & death

  Julien Teyssandier joue avec les clichés et tombe, parfois, dans le pathos. Il est difficile alors de se lier aux personnages, de les comprendre, tant ils apparaissent aux yeux des lecteurs comme un agrégat d’images éculées : la jeune femme dans le milieu du cinéma – un peu – en perdition qui trouve son salut dans la drogue et le sexe et qui refuse qu’on l’aide, ou encore le jeune homme rêveur mais qui ne fait rien, le flâneur, apanage du personnage romantique qui nous offre un panorama de Paris : des Tuileries au Sacré Cœur en traînant les pieds des quais au funiculaire et qui préfère, tout de même, l’obscurité de sa petite chambre dénuée de singularité à l’exception de sa statuette d’Anubis, symbole prémonitoire pour deux personnages auréolés de mort. 

En effet, la mort plane et ce de plusieurs manières. La première est concrète. La mort est un sujet dans ce roman. Pour Gabriel, elle est son travail. Il interroge la mort. Il lui ôte toute spiritualité. Pour Marion, la mort rôde et l’on pourrait se demander si Gabriel n’apparaît non pas comme l’ange annonciateur mais plutôt comme un ange de la mort qui, à force de conversations métaphysiques et psychologiques avec Marion, avertit la jeune femme par sa seule présence. 

La mort plane de plusieurs manières dans le roman ; pour certains elle est un travail, pour d’autres une sombre annonciation.

Puis, il y a la demi-mort. L’orgasme. Le sexe. Marion y trouve un refuge, une échappatoire comme l’est la drogue. Pour Gabriel, il doit être la seule chose qui le lie aux femmes. La première apparition féminine, Ana, se fait dans le lit de Gabriel et après avoir vécu l’heure éternelle des amants, il n’existe plus rien. Les deux personnages sont, somme toute, des fulgurances qui ne vivent que par à-coups, sans plaisir. Le sexe est purement mécanique. Il n’y a aucun fantasme, aucun désir et là point alors toute la tristesse et la solitude des personnages qui dès lors nous touchent. Ainsi Gabriel lors d’une conversation avec un employé d’une station-service auquel il se confie : « Vous croyez qu’on est aimé autant qu’on aime ? » demande Gabriel à l’homme qui lui répond : « J’espère ». Ce à quoi Gabriel répond : « En tout cas, il vaut mieux ne pas donner l’impression d’être insensible aux autres, ça finit toujours par se retourner contre soi. ». Ceux qui voudraient fuir est un roman sur ceux qui peinent à s’épancher. Aucun des personnages n’est démonstratif dans ses émotions et ses sentiments. Ils en sont bien incapables et pourtant leur sensibilité est réelle, fine, fragile et peine à fuir ce corps et cet esprit si froids. Julien Teyssandier nous présente de beaux personnages, touchants si l’on fait abstraction des clichés qui les enveloppent et qui parasitent un peu le roman. 

Le premier roman de Julien Teyssandier n’étonne pas. Il n’est ni original, ni éclatant, mais il est agréable. Il est touchant et les personnages sont des êtres malheureux que l’on a envie, en tant que lecteur, de voir s’affranchir du malheur. En ce sens, Ceux qui voudraient fuir, publié aux Éditions de la Nouvelle Marge, est un bon roman en ce qu’il touche aux sens et aux sentiments. En somme, nous cherchons un roman sensible et nous en avons lu un.

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