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Le Gouic : L’imprésence du divin, une épreuve de la parole

 

(Photo L.G.)

Le dernier recueil de Gérard Le Gouic, paru chez Gallimard au printemps, explore la possibilité d’une prière adressée à l’absence du divin, faisant l’épreuve d’une incroyance assumée et volontaire. Mais alors, comment formuler l’adresse là où l’on ne croit pas ? C’est sans doute le paradoxe fécond qu’interroge ce nouveau texte.

L’adresse au Vacant

Dans un « prétexte » à l’écriture du recueil, Le Gouic explique comment, il s’est lui-même « surpris, un matin, à rédiger à la suite deux poèmes qui ressemblaient à des prières, qui en avaient le contenu et l’élan, la ferveur ». Et dans cette parole qui s’érige progressivement en poésie mais qui n’appelle aucun destinataire, qui, disons, ne cherche pas son Dieu, s’élabore progressivement un exercice de célébration incroyant, une parole de la dévotion mais dévouée à la vacance :

« Je ne crois pas en Vous

mais est-ce une raison »

La question ainsi est d’emblée posée : ne pas croire suffit-il à ne pas vouloir croire ? Ou à ne pas tenter sa prière à la faveur du pari de la parole ? Ne pas croire ne signifie dès lors jamais une négation totale du divin, c’est bien au contraire venir flirter avec son impossible incarnation, avec le goût de son absence et la recherche d’un lieu où déposer la parole, quêtant un sens, au moins personnel : 

« J’ai retrouvé grâce à Vous

ma généalogie, le fil de mon histoire »

Se développe une poésie qui n’appelle aucun destinataire, qui, disons, ne cherche pas son Dieu, et s’élabore progressivement un exercice de célébration incroyant, une parole de la dévotion mais dévouée à la vacance : 

Et il semble de plus en plus impossible de nier cette absence, dialectiquement toujours preuve d’une imprésence plutôt que d’une inexistence, puisqu’un lien, qu’un jeu s’opère entre le poète et le réceptacle même de la parole poétique. 

« Je voudrais rêver sur Vous

mais Vous ne m’autorisez pas le sommeil

C’est ainsi que, malgré lui, l’imprésent devient réceptacle de la prière, de la récrimination, mais aussi de l’éloge et de la dévotion qui progressivement se déploient au sein d’une écriture qui explore ses propres paradoxes 

« sur mes épaules,

sur mes maux, mes incertitudes,

 

je m’agenouille devant Vous

parce que Vous ne produisez aucun reflet »

Il s’agit de renouveler l’épreuve d’une solitude ontologique, à la recherche d’une historicité – mouvement de l’exercice – qui brille de l’imprésence du Vide désigné, embarqué parfois dans le jeu de sa propre cosmogonie : 

« mais je perçois Votre dérive

au fil des courants qui me sillonnent

 

et que Vous produisez,

entraînant la méduse que je représente

 

dans l’immensité de Votre corps

que les hommes sans foi baptisent l’Univers. »

Et puisqu’historique le divin-vacant semble avoir joué sa parodie de présence, c’est au tour du poète de jouer lui-même sa propre croyance, mouvement dialectique de l’intime qui s’élève vers l’impossible communion, toujours soutenue par la parole poétique.

L’imprésent-tout-puissant

Le poète alors se met à la recherche de qui serait

« un meneur discret mais ferme

qui me conduirait vers les sites,

 

les monuments, les panoramas,

vers les champs de l’histoire

 

et m’épargnerait de m’attarder

aux futilités de mon caractère »

De qui occuperait le rôle construit et attendu du Répondant, du réceptacle de la parole sensible et intime. Et le poète de poursuivre les expériences :

« Vous étiez invisible

et pourtant je Vous touchais.

 

Boire Vos paroles

même si Vous n’exprimez aucun chant »

à juste titre, puisque c’est le poète lui-même qui s’emploie à étayer le chant du silence infini des espaces infinis, où pourtant rien de vient répondre. Et face au silence donc, la parole ne peut plus que se défausser, regagner sa propre solitude

« Notre conversation à distance

s’est poursuivie à nos corps défendants ».

Le Gouic engage ainsi la figure du poète dans cette parole dévouée à l’extrême du croyant impossible, où le langage poétique vient croiser le langage symbolique de la spiritualité.

Le Gouic engage ainsi la figure du poète dans cette parole dévouée à l’extrême du croyant impossible, où le langage poétique vient croiser le langage symbolique de la spiritualité.

Le poète alors retrouve l’imaginaire printanier propre à sa figure, ballotté entre son propre créateur et la créature sans écho

« Le mal que je sème est si grand

que Vous ne le croyez pas. »

C’est ainsi que, 

« au sommet d’une fragile tige

inapte à supporter, on dirait,

 

le percement d’un bourgeon, la vanité

des étamines, l’obsession des pistils.

 

Et puis un matin l’éclatement de la fleur,

vers Vous la fleur de la prière. »

 

« si apaisée la page 

de ma soumission à Votre multitude »

Vers une soumission de fidèle

L’écriture se double alors d’un exercice de dévotion qui vacille vers le trouble quasi salésien d’une contrition 

« Je me blottis dans la prière

tel un chien qui se sent menacé

[…]

je me love entre les mots

que j’assemble,

 

que je Vous destine

parce que la menace gronde, s’enfle »

Quelque chose s’élabore d’une parole qui explore la ferveur d’une dévotion docile, à la recherche de sa propre valeur, d’une Loi, d’une autorité du divin absent, à même de s’opposer à la vanité du non-sens, à l’absurdité d’une présence au monde inconsolé. 

« J’ai sombré en Vous 

comme un navire qui heurte

 

une île approximative

dans des mers sans contours.

J’ai conscience alors

de l’étendue de Votre influence,

de mon incapacité de ne pas me soumettre,

de ne pas Vous aimer. »

C’est dire si, malgré l’imprésence, le divin-vacance brille d’une immensité à combler 

« dans l’île de Votre solitude,

dans les bras inassouvis de Votre amour. »

C’est dire encore si, par cette imprésence, l’incroyance se mue en une recherche impossible 

« Je ne crois pas en Vous 

et Votre présence m’est inépuisable »

Ainsi, il semble que l’auteur construise sa poétique sur une nostalgie du divin – laquelle ne manque pas, d’ailleurs, dans l’histoire littéraire, d’avoir sa tradition – puisque

« […] c’est Votre inexistence

qui me dirige vers Vous ». 

Dans le même temps, le poète apparaît assez conscient du paradoxe dans lequel germe l’écriture, puisqu’elle maintient la présence d’une absence – imprésence – au gré même de l’évocation de sa vacance, qu’elle fait du rapport au divin un rapport irrésolu, celui d’un désir négatif auquel répond une présence négative. 

Le texte oscille ainsi entre l’éloge d’une imprésence croyable et d’une adoration incroyable

« Je ne crois pas en Vous 

mais ma lutte contre Vous

Vous octroie une présence supérieure

à celle que je voulais détruire. »

Tout concourt alors à une certaine forme de dépendance au divin : 

« Je ne peux me soustraire à Vous

comme le criminel à ses pulsions, à ses victimes. »

en ce qu’il est le moteur d’une réponse qui ne peut pas venir, poussant toujours plus loin la réflexivité du paradoxe de la prière, aiguisant la conscience du poète : « Comment me libérer / de mes litanies de récriminations » ?

Et précisément, comment se libérer d’une absence, alors même qu’elle m’impose de biaiser par la profanation pour brûler de la preuve d’une imprésence du divin sans cesse renouvelée ?

« Je suis Votre pêcheur 

qui Vous cherche »

puis comme s’il s’agit de pousser toujours la provocation infantile au seuil de réveiller l’imprésence, de faire germer l’inaccessible :

« Je suis Votre pêcheur désespéré

prêt à toutes les passions, à tous les crimes. »

Le texte oscille ainsi entre l’éloge d’une imprésence croyable et d’une adoration incroyable, s’il fallait à l’envi conceptualiser autour d’un paradoxe de l’impossible nostalgique de l’incroyant.

 

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