Parler pointu : pour un théâtre enfin glottophile

(c) Mathis Leroux

Mardi 18 octobre, 14H00. La mine taquine, un verre de pastaga à la main, Benjamin Tholozan nous accueille au Grand Parquet. Quoi de mieux qu’un petit jaune bien tassé pour attaquer cette deuxième journée de festival ? Aujourd’hui l’auteur présente une maquette de Parler Pointu, savoureuse autofiction marrainée par La Loge dans le cadre du festival Fragments qui prend la forme d’une quête épique, celle d’un Pépé mythique et d’une identité perdue. 

« L’autre c’est moi »

Dans autofiction il y a « auto », soi-même et « fiction », l’irréel. Et c’est bien aux frontières entre le réel et le conte imagé de sa vie que Benjamin Tholozan place cette création. À le regarder jouer sa partition biographique, on entend Barthes, qui parlant de sa propre autofiction avertit son lecteur : « tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Or ce dédoublement, Hélène François le souligne adroitement par une mise en scène qui joue sensiblement avec les clichés, du chant des cigales qu’on fait tourner en boucle à la démonstration culinaire gourmande façon Maïté. Tous les stéréotypes sont là pour opposer, de manière binaire, le sud au nord de la France. Tout comme le fait l’expression « parler pointu » qui signifie chez les locuteurs méridionaux parler avec un accent du « nord » – une région qui s’étend, selon ces derniers, de Valence à Lille.

L’autofiction est une autobiographie où l’on se méfie de soi-même.

En réalité, l’auteur fait de ce régionalisme – et de Pépé qui l’incarne – sa pierre d’angle. Comme un garde-fou prudemment posé là pour toujours se rappeler que l’autofiction est une autobiographie où l’on se méfie de soi-même, des histoires que l’on invente ou que l’on nous raconte, pour pallier les trous de mémoire. Pépé a-t-il réellement chanté dans la chorale ? Peu importe. Car placée ainsi sous le couvert de la fiction, c’est une autre vérité qui se dit : celle de souvenirs cousus au fil des émotions, tantôt tristes, tantôt heureuses. Choix habile, la présence musicale de Brice Ormain dont la guitare et la voix se mêlent aux aventures colorées du sudiste en mal d’accent, comme pour encourager cette entreprise un poil désespérée.

Car derrière le cliché et la fiction qui souvent prêtent à rire, ce sont les traits d’une identité depuis longtemps gommée que cet acteur virtuose tente brillamment de redessiner : « Parler Pointu est un hommage à mes racines, à une culture dans laquelle je n’ai pas réussi à m’inscrire et que j’ai souvent l’impression de renier, moi qui ai modifié ma façon d’être et de m’exprimer pour faire du théâtre. » Sans jamais tomber dans le narcissisme, cette création parle du déracinement culturel volontaire comme violence symbolique, imposée par l’extrême centralisation dont la France est championne.

Une réconciliation

Sans jamais tomber dans le narcissisme, cette création parle du déracinement culturel volontaire comme violence symbolique.

Le « symbole », c’est ce chapeau honteux dont la maîtresse affuble l’élève qu’elle surprend en train de parler son patois maternel avant de lui asséner des coups de martinet bien sentis. Acte pilier de la pièce, nous voilà embarqués dans l’histoire sanglante de la langue occitane, depuis la fameuse croisade des albigeois jusqu’aux cruelles politiques linguistiques qui sonnèrent le glas de nombreuses langues régionales. À cette grande épopée languedocienne se mêle celle de Benjamin Tholozan, acteur en devenir mais dont l’idiome natal le rend captif d’une société coincée entre Pagnol et l’univers plutôt hétéronormé de la tauromachie. Bref, une histoire qui mène inexorablement à la rupture, au parler pointu : cette langue que personne ne comprendra lorsqu’il prononcera l’oraison funèbre de Pépé.

Cet événement, cette incommunicabilité avec les siens, décide l’auteur à renouer avec ses racines. Car c’est une réconciliation qui se joue là, dans la langue et les intonations d’une culture, certes machiste, mais dont on apprend qu’elle sait parler d’amour – mieux, qu’elle en a inventé le nom. Alors, avec respect et admiration, Benjamin Tholozan rend hommage à la poésie d’un pays qui chante Carmen, la nature et le temps, des arènes de Nîmes jusqu’en Catalogne. Et cela dans le texte, car « traduire c’est trahir ».

Mise à feu

Or dans cette pièce Tholozan noue un pacte de confiance et de transparence avec son public : sans quatrième mur et dans un rapport formidablement décomplexé à la langue. Beau joueur, il se risque sans cesse à des polyphonies périlleuses, porte tour à tour les masques de son grand-père, sa mère, son père tout comme ceux du Pape Innocent III, Philippe Auguste ou d’un taureau pris dans une corrida familiale infernale. Avec une endurance folle, il convoque l’italien, l’occitan, le castillan, le catalan et même le breton. Un doigt d’honneur magistral à la glottophobie et aux normes hexagonales qui exigent que l’on se « modifie » pour exister.

Une saine colère qui se transforme en manifeste pour un théâtre pluriel, où les accents régionaux et populaires ne sont pas réservés exclusivement à la farce.

Oui, Parler Pointu met tout simplement le feu aux planches et à leur académisme « distingué », tout comme Eva Closset qui, en 1952, réduisit le théâtre de Nîmes en cendres pour venger son fils José dont l’accent avait été raillé puis jugé rédhibitoire à une audition. Une saine colère donc, qui se transforme en manifeste pour un théâtre pluriel, où les accents régionaux et populaires ne sont pas réservés exclusivement à la farce, à la comédie, au théâtre amateur ou militant. Benjamin Tholozan mène ici un combat légitime contre une consommation somnolente et uniforme du théâtre, en réintroduisant les accents qui malgré les risques d’incompréhension, deviennent le principe actif d’une scène résolument vivante. Grâce à une dramaturgie qui réveille et à son rythme soutenu, le public déduit, imagine, traduit et jamais ne décroche.

Enfin, si ce n’est qu’un « Fragment », c’est loin d’être avec un goût d’inachevé qu’on ressort de cette présentation. Plus qu’une ode à l’oralité, c’est un véritable morceau de bravoure porté par une écriture libre et généreuse, de celles qui créent le moment et font oublier le temps.

Alice Bour

 

  • Conception, écriture et jeu Benjamin Tholozan, écriture, dramaturgie et mise en scène d’Hélène François, création sonore et musique de Brice Ormain, lumière de Claire Gondrexon, régie de Thibault Marfisi.
  • Prochaines représentations les 23 & 24 novembre 2022 – Théâtre du Pont-Neuf, Toulouse.
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