Encore un coup de L’Extême contemporain, intempestivité et surgissement de la poésie : Roulette allemande de Barbara Köhler dans une traduction de Laurent Cassagnau : un bijou, un texte d’une puissance qui oblige, une découverte étourdissante. Déjà l’an dernier, avec le même traducteur, à qui il faut rendre les plus chaleureux hommages de nous livrer ainsi ce texte, proposait Blue box, la première traduction de la poétesse morte en 2021, en français.

Quelque part dans le Tonio, et approximativement sans doute le rendra ma mémoire, Mann écrit – fait dire à son personnage – que la danse est l’amour et la solitude, que la danse se refermera sur ce corps qui se déploie et lui renverra le miroir d’une mélancolie de solitude, d’une mélancolie farouchement septentrionale : « Je voudrais dormir, mais tu dois danser. »

Voilà que s’endort le monde et que la poétesse voudrait danser, seuil du pas qui démarre le mouvement, amarre du geste – s’étourdit en moi la putain brûlante des terres andalouses, épouse le silence éprouvé du corps de l’Est, la pâleur du regard démasque nos visages impossibles /

« Parfois je rencontre quelqu’un, chaud et muet, et de nouveau je n’éprouve que moi. Langue, étrangère ; dire Tu et être entendue. Amabilité. Rester neutre. Et je veux peut-être aussi parler d’une femme, les yeux pleins d’obscurité. Et cela devrait peut-être cesser : se lancer mutuellement à la tête des mots comme homme et femme. »

Parfois, geste&rencontre, mouvement à l’autre où s’étourdir du Tu qui nous suspend. Ce que l’autre déclare de nous-même quand il résout l’impossibilité de notre présence. BK au bal qui ouvre l’intimité d’une rencontre, comme une question vivace. C’est déjà le hasard de l’être qui s’annonce /

« Une fin c’est mieux que pas de commencement du tout.

Jouer à la roulette russe avec une cartouche à blanc et du sirop de framboise sur la tempe. »

Ce qui demeure alors de l’imprévisible, de la chaleur du jus sucré du fruit qui colle au visage, gêne, pègue – la trace qui demeure et la possibilité de l’autre.

« impénétrable ce que je à l’occasion perce à jour camouflage d’un certain dégoût d’être TRANSPARENTE pour ne pas disparaître je plonge dans la clandestinité »

/ Laure aussi dit ce jeu trouble et paradoxale d’une transparence tout à la fois prison et étrangeté à l’autre et au monde, cette soif pourtant du corps qui viendra happer la danse de mon geste – et si la nuit n’en finit plus, elle joue son coup de dés abolitionniste –

« Je m’appelle tu parce que la distance

s’abolit entre nous comme peau

contre peau nous ne pouvons pas

être distingués séparés l’un

et l’Autre la limite

est la blessure le passage

une plaie ouverture tu m’appelles

je qui de nous deux dit

là tu as un couteau

fais-moi une incision. »

Beauté du poème comme d’un passage dans la chair qui écarte sa rougeur infernale, sa cicatrice de vivant, la trace encore stigmate de l’in-dire absolument ce que Tu toi tutoie dans ma brûlure. Défaire les images pour advenir à la nudité qui ne serait ni transparence ni défaite – défaire les images encore qui nous pourchassent comme la manœuvre aliénante du monde

Défaire cette foutue figure of the fuckin « American Way Of Midlife », dit le poème : nul ne s’étonnera, nous aurons toutes rejouées le film, le cul posé sur le plan de travail, une clope dans une main et un verre dans l’autre, parce qu’il faut continuer le geste du désespoir qui préfigure la scène de la danse,

images de soi encore où répondre résoudre rejouer, au seuil de l’ébranlement le corps

« – le mieux ce serait que tu ailles maintenant

chercher des cigarettes et que tu ne

reviennes pas dans ce film »

Que dira le miroir encore qui déforme et ne détoure qu’à demi ?

« je suis assise dans le miroir je suis un reflet

il n’y a rien derrière l’image c’est

un miroir et si je donne un coup j’atteins

ton visage et mon visage

se brise as-tu vu

les éclats de ton regard »

il faudrait lire (re) la généalogie du visage, histoire du visage encorps, du corps-visage qui danse pour toi qui ne cesse plus de dormir dans la transparence du silence où je résiste en-têtée

Le miroir qui défait les têtes, Judith, Salomé, encore nous ces femmes dansantes qui feront tomber les têtes, déferont les visages et désarmer à l’inconnu notre nudité en partage. C’est là, la tête de Baptiste que l’on tient / et j’enfoncerai le doigt dans ta plaie de Saint-Sébastien

« Comme séparée du corps qui est auprès de moi pour un temps »

C’est encore

« Le corps qui se perd contre toi, je veux le tenir

Entre mes mains, et pas séparé de moi – »

Défaire cette tête où me perd le visage étourdi et pourtant entrer en nous comme le devenir-corps de la danse où nous lie, nous trace /

« je parle pour ma vie y mettre mot pour mot fin mot risquer sa chemise et sa tête devraient de nouveau être lavées – CA ME RESSEMBLE »

Mais comment lire ce recueil qui déchire la plaie béante du ventre de ses silences, de ses phrases qui n’en finissent plus de commencer où se perd le sujet ? Où dire je dans le plongeon de la trace ? Tu toi ploies où rien encore ne demeure suspendu que – la bouche, le visage, dire lentement

« quelque chose danse baiser vie ROUGE EST LA COULEUR dans la lumière éteinte »

Aucun mélodrame pour paria, aucun pathos pour american-midlife-clope-cul-vin, mais le boitement d’être, demeurer / « Mais cette bouche rouge plaie impudiques lèvres qui disent JE VEUX ÊTRE COUPABLE »

Quelque chose se brise dans la voix quand s’énonce le poème où chaque mot se pose comme un effondrement et un mouvement du corps qui vient – banalement dire que c’est d’une beauté qui tord.

« Sur le fond entre toi et moi

Usé par la danse dans le spleen léger d’une lointaine proximité

Un rêve où l’on tient et où l’on est tenu. »

Car l’histoire oublie combien les « tableaux romantiques s’effritent. » Histoire de cinéma, et mes yeux, tu les aimes, mes yeux ? Ce regard que je creuse, coupable des furies ou des corps

« peut-être aussi que tu maudis tes yeux tu presses le poing contre eux tu les arraches à leur orbite afin qu’ils voient vraiment ce qu’ils ont commis. tu continues à errer à travers les ruelles rues avenues prestigieuses dans les métropoles de l’absence sans domicile entre les façades et les frontons. tu ouvres des portes tu entres avec la foi de l’aveugle qui veut être bonne et qui inéluctablement mène au piège qui devient ton foyer pour le reste de ta vie. »

tu

ouvres

en

moi

la cécité lumineuse du poème

l’informe visible où la voix du verbe dit Toi tu là bouche suspendre lèvre lève cou/plaie

et qu’enfin

« De bouche en bouche nous approfondissons le silence.

Les mains répandent de l’oubli sur la peau

comme de la poussière. Ainsi lentement nous nous rendons

familiers à l’adieu. Si bien que nous ne le montrons pas. »

et l’impuissance à dire quoi le mot

que l’adieu retient

de ces poésies qu’il semble impossible à commenter

où l’on voudrait murmurer mot à mot au lecteur la danse qui n’en finit plus d’agiter en nous une lecture où nous approfondissons le silence