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Emmanuel Laugier : le devenir-langue

 

Revoir l’Amérique. Y retourner donc soi-même, dans un singulier retour à soi. Et puis aussi – surtout – revenir à sa poésie, à la poésie américaine, à l’aura des poètes lus et cités, à l’égide de William Carlos William, ce nouveau recueil d’Emmanuel Laugier présente une succession de tableaux poétiques, puis de portraits, où se croisent le travail de la langue et l’expérience mémorielle, l’exploration du sensible vécu et du poétique vu.

Poète-voyageur

Poésie solaire, pérégrinations en van, voyage donc, la poésie, chez Laugier, là où « s’appuie le calque des masses sur la paroi de la tête

insoler y est reconstruction de choses vues

(inscape) »

explore la chaleur émue des paysages.

Ces poèmes du revoir américain se disent situés. Cet ici qui marque l’écart, qui inscrit sa différence. Là où, à première vue l’écriture pourrait sembler cryptique se joue une sensibilité du dévoilement, invite à construire une lecture de l’intime, d’un dénuement, quand le paysage :

« fait lui aussi penser à un abandon

et sans conséquence presque

à celui qu’il y avait dans les journaux

roulés par terre aux pieds »

Il y a alors, dans la poésie de Laugier, une manière de s’attacher au lieu où revenir. Comme si l’époque cherchait la matière, le palpable, une manière de se dire situé là où tout se délite.

Il y a alors, dans la poésie de Laugier, une manière de s’attacher au lieu où revenir. Comme si l’époque cherchait la matière, le palpable, une manière de se dire situé là où tout se délite, se virtualise. Le « revoir » marque alors toujours un retour à soi, une rencontre entre l’intimité silencieuse et les voix du monde. Et le poète d’avouer :

« souvent je repense à comment le sommeil venu

dans le van où j’étais en amérique

mêle à la chaleur du ruban de la route 

l’envie de 

jouir

de cet à-côté de

m’ouvrir doucement dans le verbe

du désir s’endormir en soubresaut léger 

que font ses hanches contre les miennes à cause de la route mal bitumée »

cibler, dire, voir. L’écriture donne une existence au visible, l’inscrit dans une intimité qui se fait tout à la fois épreuve de l’altérité, du là-où-être, du où-avoir-été.

« le paysage est coton doux tendu de la lumière

blonde et rase plongée sur la ligne des maïs

fait réverbération un peu sur ma main

laissée ouverte

ployée sur le genou

hachuré s’étend dans les palmes imaginées

venteuses au fond du sud »

L’intime et la chaleur

Insolore-indolore, au gré de la revoyure itinérante de soi-même, la poésie défile, la langue creuse le paysage :

« je passe encore les

revoyant cingler l’espace alors que pas 

de dessins d’enfance

dans ce pays (où je suis) »

Ramener à l’enfance – l’intimité présente, du présent – les images, les paysages, ce qui nous happe à mesure du voyage, là le poète-voyageur traverse les routes, s’arrête et fixe les fragments, les façonne de sa langue, là où 

« la photographie

en négatif peut-être renversée

dans la boîte du crâne »

Ce qui marque l’élaboration de ce recueil, comme l’écrit le poète lui-même, pour conclure, débuter alors le sens de la lecture : « Le tressage de l’expérience au présent et de sa reconvocation par la mémoire esquisse ainsi, dans ce revoir américain, la possibilité discrète d’un voisinage à un nouveau possible entre la langue et ce qui lui reste, dehors, interdit. » On comprend alors, comme pour revenir au texte lui-même à l’envers – en négatif peut être – combien se joue une expérience de l’écriture et une épreuve de la langue. La langue, celle qui brûle, qui mûrit et pourrit son évanescence, qui mâche et déchiquette son trouble dans le fragment, dans la voix coupée d’images, porte avec elle la chaleur solaire, son érotisme et son halètement singulier.

« au ras des yeux –  

que le sommeil annule presque 

juste le temps de sentir

contre ses hanches le soubresaut

lacer la route si bien-être qu’alors ré-ensommeillé – je la vois

se dérouler derrière en carbone

se lover en ruban délébile »

Et dans cette promiscuité des corps et décors, la poésie délivre la chaleur sensible de ce qui brûle encore,

« à cause de la chaleur de ce qui se dilate au fond 

dans le jaune du vaste champ de maïs

revivifiant et dur »

C’est un exercice de la lumière, une danse solaire qui convie l’écriture, qui laisse s’éprouver la langue et le désir « quand le soleil derrière // l’autorise » ; le soleil, image de l’écriture et de l’érotisme, image de cette langue qui s’engouffre dans le langage pour l’évider :

« j’y retrouve le comment de la lumière

du sud la lente pénétration du dehors

dedans tourne le point presque précis du désir »

Cinéma du monde

L’écriture de Laugier retrouve ses scènes, son cinéma – déjà si bellement présent dans L’Oeil bande – d’une langue qui se crée et se décrée à la mesure de l’impossible feu qui habite.

« puis tout ce jaune indiluable presque

toute sa chaleur luit

ajoute une densité

de matière que dans le désir

il y a 

aussi »

Écriture de cinéma donc qui déploie sa réalisation et son plateau, qui dilue et dilate le visible et le champ 

« et si serré dans le doux plan de la lumière

que je crois

je pense

ne pas y être pour le longtemps du verbe aimer »

L’immiscible n’est plus un risque, ni même l’aspérité. Les corps se fracassent au décor solaire, s’épuisent et affirment leur présence au monde, indilués, là.

« vérifie une longueur

que demain

y coucher dans le mouvement sec du désir

ma tête ensommeillée »

L’écriture-langue se meut en exercice d’étranger, quand le poète note, voit, mesure puis s’engouffre dans le cinéma poétique, le jeu :

« la bande de couleur vive défile

jusqu’à m’endormir – 

m’éveiller dans le noir presque complet de la langue

que je ne comprends 

toute et 

toujours du revoir américain »

Dans une seconde partie le poète accumule les portraits d’inconnus croisés, dessine le plateau, accumule le paysage vivant. Là, « un homme devant lui passe un caddix » puis, 

« à cause même de la lenteur qui l’emporte

je ne sais vers où

      ni son usage ».

Puis s’accumulent les notes du vu :

« homme costumé de gris – uniforme

dont je ne vois pas le col de la chemise »

et « une femme un soir

escarpins usés sales

me demande où dormir »

Chacun se succède dans cette « série notée plane ». Poésie du visible, d’un paysage qui défile au gré du mouvement qui agite le monde du voyageur-poète : « – que le ciel tourne avec la même couleur qu’une poche minimale pour le parcours des yeux » Et des images – au rendez-vous de l’époque – nourrissent cette langue enflammée de désir, creuse

« la poussière de très longues 

jambes très hautes rentrent

en même temps dans la vue 

de je ne sais où »

Puisqu’il faut agiter la langue à la faveur du vu, aiguiser le regard dans son effusion de dits, qu’il « faut 

malgré le pourrissement des fruits

un effort de syntaxe » au creux de cet « anus soleil » qui épuise encore, qui fragmente :

« la phrase ici

est qq chose de brillant

une langueur laissée dans des gestes de sieste

passée régulière »

Poésie essouflée dans sa fragmentation de voyageur, poésie d’une expérience de la langue et de l’altérité, les mots de Laugier affleurent à ce «je ne sais quoi // d’impossible noir sous la langue », à cette tension du vu et du dit, où la parole s’enflamme dans ses images, le crépitement en guise de cinéma.

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