Bianu : d’IcarOrphée ou le poète dépensier

Longue est l’oeuvre de Bianu, depuis le début des années 1970. Zone Critique revient aujourd’hui sur le dernier recueil du poète, aux éditions Gallimard, où ce dernier déploie une série de strophes lumineuses – solaires : Pierrot solaire.

Envers-lumière du fameux Pierrot lunaire, le poète chez Bianu s’échappe du symbolisme belge – celui de l’auteur du Pierrot lunaire, Albert Giraud – et du personnage de théâtre pour donner naissance à un Pierrot orphique et icarien, ni tout à fait les deux, ni tout à fait autre mais toujours à l’aube de la parole :

« petit-fils d’Icare et d’Orphée

j’ai été pour dire toutes les merveilles »

Pour un Pierrot orphique

Le chant du Pierrot chez Bianu est d’un lyrisme sensible et sensuel, 

« s’accorder à la justesse sensible

au plus turbulent

de l’inattendu

 

émettre

en souffle continu »

La parole poétique puise dans la traduction nocturne du chant, épiphanie d’une vision du poète et d’une transmission même de ce sursaut du visible.

« un point d’orgue

pour fendre la nuit

rendre visible la tempête nerveuse »

Car le poète, figure toujours renouvelée d’un gardien-prisonnier du seuil où se retourner, voit et sur-gît à l’espace du tiraillement, de la page, du poème comme de soi-même : 

« depuis – projeté dans l’espace

depuis je cherche un autre corps

depuis je cherche un autre coeur

 

je suis là sur le seuil

au seuil du passage

avec le sang qui bat à nouveau – »

Comme dans la recherche de ce qui saurait et ne saurait être soi, vers la coïncidence encore inachevée ; au « bord-dedans » de sa propre unité – pour reprendre un concept autréalien (voir Patrick Autréaux). Et c’est encore que puisant à l’impossible source il retient l’élan de la parole : 

« pas seulement ta bouche

mais la nuit

sous ta bouche

 

la nuit dévêtue en fièvre – 

la nuit

rendue à l’évidence

 

pas seulement l’oubli

mais le feu

sous l’oubli »

Là où tout être est à la fois autre et possibilité de soi-même, déjà icarien dans la recherche de sa propre dépense, déjà prêt – joueur de feu, à délaisser les cantates lunaires pour le cri éclatant du soleil, et son éros d’anabase. 

« en moi

tout est insolence – 

en fastes

de miroirs noirs

 

en ondes

de chatoiements – 

de sève ascendante »

Pour un poète icarien

Impossible échappée du labyrinthe des miroirs et des seuils, là où la strophe marque le sursaut du débordement, le poète ne saurait se brûler les ailes quand l’expérience de feu est une épreuve même de consummation poétique – ne pas mourir c’est rejouer à chaque chant l’éternel retour. Un éternel retour au cœur des familiers. Et Bianu de citer tour à tour la mythologique poétique : Pizarnik, Michaux, Rodanski, Daumal, Nietzsche, Pessoa,… une constellation heureuse ; ou encore 

Impossible échappée du labyrinthe des miroirs et des seuils, le poète ne saurait se brûler les ailes quand l’expérience de feu est une épreuve même de consumation poétique – ne pas mourir c’est rejouer à chaque chant l’éternel retour

« Antonin Artaud

ce nom qui s’acharne toujours à vibrer

comme un mantra porteur

pour des générations d’ultrasensibles

en quête de singularités 

toujours plus vives »

 

Icarien, il l’est là où il dépense et consume le mot et l’histoire du mot, où demeurer les « écarquillant [les yeux] ainsi devant un gros orteil ». (Georges Bataille)

 

« je peux résister longtemps encore

 

partout la lumière

partout

dans tout mon corps »

Car encore écrire c’est avancer dans l’éclatement de l’oeil, non pas qu’il faille nécessairement prendre quelques mères en mariage mais tout du moins se ménager la vue d’une vérité insoutenable, et marcher sans retour – revoilà l’orphisme primaire – 

« Vers le temps qui glisse hors du temps.

 

Le flamboiement qui nous habite.

 

Une voix cuivrée, assourdie, indocile. »

 

Et là où flambe de flamboyer le poète 

« est là

que j’ai pris l’obtus

 

en pleine poitrine

c’est là que mon coeur a explosé 

en milliers de pétales »

 

puisqu’encore les mots ramènent au vacillement du seuil interminable. S’offrir en partage où la dépense désoeuvre et éclate du poitraille universel, éclate du devenir-monde de l’autre en moi : 

 

« mon visage

est une vibration

mon corps 

est une vibration – 

 

je fais nuit

 

je fais nuit

comme il fait 

jour »

L’enjeu est sans équivoque pour qui se donne au geste du poème : perdre de soi ce qu’il faut rendre au monde, où le monde dévore Promethée et cavités de nuit, dégager du temps l’espace des chronologies : 

« pour une vie

au plus-que-présent

où jaillir météore »

Dépense icarienne encore car la poésie est un sauvetage impossible, elle immole qui lit et écrit vrai, demande au moins à « S’effondrer en soi une fois par jour. » Et où la solitude du mot retient c’est encore oublier que demeure malgré tout 

« Pas seulement le ciel

mais tes yeux

sous le ciel »

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