Le Gymnase du Lycée Aubanel accueille le premier chapitre de la trilogie « Cadela Força » mis en scène par la Brésilienne Carolina Bianchi : A Noiva e o Boa Noite Cinderella. Il ne s’agit pas d’un conte de fée… Au contraire, le nom de Cinderella fait référence à la drogue du violeur qui prend, au Brésil, le nom de « Bonne nuit Cendrillon ». Le cadre est posé et si tous les éléments étaient réunis pour créer une pièce coup-de-poing, il est nécessaire de revenir sur certains points qui interrogent.

Mise en garde

On ne sort pas indemne de A Noiva e o Boa Noite Cinderella. Les silences, les visages blêmes des spectateurs à la sortie en témoignent… La pièce aborde la question du viol et des féminicides à partir de la tragique histoire de Pippa Bacca, une artiste italienne violée et assassinée sauvagement durant sa performance « Brides on Tour » en 2008. Un long voyage en auto-stop avec Sylvia Moro entre Milan et le Moyen-Orient où, vêtue symboliquement d’une robe de mariée, Pippa Bacca voulait promouvoir la « paix dans le monde », « le mariage entre les différents peuples et nations ». Le voyage s’arrêtera à Gabze en Turquie où elle subira un sort abominable, indescriptible. Carolina Bianchi s’empare de cette histoire en créant une analogie avec son propre viol il y a 10 ans de cela. Sur scène, elle entend plonger le spectateur dans une expérience de « rape drink », un viol après absorption d’une drogue destinée à brouiller la mémoire.

Soyons clairs, cette pièce ne s’adresse pas à tous les publics

Soyons clairs, cette pièce ne s’adresse pas à tous les publics. La violence des propos, des faits divers convoqués (notamment l’horrible histoire du footballeur) sont difficiles à entendre et peuvent heurter la sensibilité. Ce n’est pas un mal, loin de là, mais il est nécessaire de le savoir avant de plonger la tête la première dans la catabase de Carolina Bianchi.

Avant/Après

Le spectacle est divisé en deux temps. D’abord, il s’agit – pour le spectateur – d’écouter Carolina Bianchi faire une espèce d’exposé savant sur la représentation du viol dans l’art, sur les arts performatifs extrêmes… Une sorte d’introduction avant l’absorption de la fameuse drogue qui plongera la pièce dans une longue performance infernale. Une montée d’adrénaline progressive qui ne fera pas l’économie du trash. Tout y est : orgies, alcool, nudité et la fameuse scène de l’examen médical (que vous découvrirez…).

ni pitié, ni terreur ; seulement le mutisme face à ce qui se déroule sous nos yeux

Une pièce en deux moments qui est plutôt bien calibrée. La prise de parole de Caroline Bianchi n’est ni trop longue ni trop ennuyeuse et la suite est à la hauteur pour un spectateur à la recherche d’une performance à vif. Si les mots « Fuck Catharsis » apparaissent au plateau afin de signaler l’impossibilité, pour les victimes de viol, de se remettre du traumatisme, cette expression fonctionne également pour le spectateur : ni pitié, ni terreur ; seulement le mutisme face à ce qui se déroule sous nos yeux.

Mais où est Angelica Liddell ?

© Christophe Raynaud de Lage

Si la pièce de Carolina Bianchi fonctionne, il reste tout de même une interrogation qui ne quitte pas le spectateur habitué des théâtres et notamment du Festival d’Avignon. Les références intellectuelles et artistiques sont très (trop ?) nombreuses – et parfois mal exploitées -, mais il en manque une qui semble pourtant être omniprésente dans la représentation : Angelica Liddell.

Durant ces 2h30, on ne peut s’empêcher de voir les références indirectes à la célèbre metteure en scène catalane et, si l’on apprécie l’immense travail de Liddell, cette pièce a de quoi séduire. Toutefois elle peut également agacer par sa proximité évidente avec les mises en scène de celle-ci, comme le moment où Caroline Bianchi chante avec son micro rappelant la scène de Liebestod où Angelica chante Asingara… Malgré cela, Caroline Bianchi plonge les spectateurs dans le noir et le Festival se souviendra de cette pièce sur un sujet difficile, mais dont il est nécessaire de parler.

A Noiva e o Boa Noite Cinderella de Carolina Bianchi au Gymnase du Lycée Aubanel du 6 au 10 juillet à 21h30

• Durée : 2h30

• Festival d’Avignon (IN) 2023

Crédit photo : © Christophe Raynaud de Lage