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Stéphane Bouquet : L’écriture comme mythologie de soi

Texte foncièrement protéiforme, en ce qu’il mêle une charmante scène théâtrale, quelques tétralogies et une réflexion sur la danse, le dernier livre de Stéphane Bouquet, Le fait de vivre paru aux éditions Champ Vallon, se démarque par une exploration du fait poétique, reflet et poursuite d’une manière d’être à soi, dans la construction d’une mythologie personnelle.

Ce qui touche marque

Profondément marqué par le deuil, la parole poétique de Bouquet s’adresse à l’autre, dresse le constat d’une absence et déploie une série de tableaux, comme autant de scènes des possibles : « Je finis à peine mes phrases dans l’espoir que tu saches ou veuilles » affirme-t-il, dans l’espoir que la parole s’incarne là où elle marque l’imprésence de ce qui était, une forme de présence fantôme, disparue, que la poésie transporte dans un geste désabusé et critique :

« très franchement est-il

sérieux (sérieux et/ou convenable) que la poésie

soit obstinément

le constat du désir ? »

L’œuvre poétique tend alors à manifester ce désir frustré, déçu, avorté par le deuil. C’est la tristesse « se dispersant dans l’élégie totale » qui raconte le vide, la vacance : « Ce qui manque, c’est / une immensité de place en nous / où accueillir ce qui débarque ». Et le poète tente d’engager une issue au désastre, issue sans repos des constats du disparu et du dispersé :

« La nuit a lieu et le vent fait 

couiner les fils 

dans les rues sans réverbères a lieu

L’épanchement matinal de lumière

comme un amant lève-tôt

réveil mon cœur te susurre

sa chaleur rose dans le cou »

À la manière de Roubaud, Bouquet continue l’éloge du disparu, compte les marques de l’absence, le désarroi du fini dont s’accumulent les traces, là où « toucher est interminable »

Et continuer l’éloge du disparu, à la manière de Roubaud, compter les marques de l’absence, le désarroi du fini dont s’accumulent les traces, là où « toucher est interminable », là où désespérer du non-présent.

« 15. Il faut que cela « Ses jambes nues qu’il suffirait de s’adjoindre / pour se / parachever le corps » tel est l’espace de l’écriture. Parce que de cette présence qui s’arrache à nous, c’est bien notre solitude qui demeure, qui laisse sa béance désirante :

« Quelque chose en nous – en nous

la mendicité 

depuis l’enfance – a le droit d’être lessivée »

L’enfance, lieu primitif du regret, de l’oubli, que l’on semble rejouer à loisir dans la scène amoureuse, imagement de l’idylle, où se rêver paisiblement.

« l’enfance est un lieu où nous n’habitons pas – n’avons sans doute jamais habité. J’appelle « autre enfance » la description qu’il est possible de faire de l’idylle qui est par principe à venir. L’idylle qui approche, qui a l’odeur croissante de ce qui approche, est au bout du chemin, qui vient dans cette direction. »

Une idée de la nostalgie

La direction que choisit Bouquet, celle d’une déploration sans pathos, d’une écriture marquante où se déploie, derrière les tristes vides laissés, les possibilités du fantasme.

« L’idée que tu es accueillie. Attendue peut-être. Tu te réveilles et le monde a une forme idéale ou pas idéale mais avec un trou où loger. Où s’emboîter. » La poésie joue ainsi des tentatives de réconciliation avec soi-même, pour tenter de se délester, « là bas il y a un corps qui / pourrait / tout simplifier, alors allons-y et finalement franchi le mot / avanies », à la fois deuil et exercice de libération : « Car tout poème est plus ou moins / l’histoire d’un sauvetage, / soit la lente organisation du réel pour garantir une survie minimale ».

Comme un guide de survie en terrain hostile et d’une hostilité double – le temps qui gangrène et soi-même – il s’agit de compter les jours des regrets, lister les moments, dans sa mythologie personnelle : « J2 de la séparation illogique / où tant de choses ont l’air de vouloir encore se partager ». L’écriture se déploie au seuil du personnel et du mis à distance, Bouquet nous plonge dans une intimité nerveuse, agitée par l’air du temps, qu’il déjoue en même temps dans une disposition presque scientifique, froide. Entre les deux silex d’une émotion ballotée jaillit quelque chose de la poésie : « à deux ou un autre sens insaisissable sans toi, ce pourquoi je parle / & parle pour entretenir l’illusion, je veux dire / les points noirs qu’il y avait / sur les cuisses par ex. ». L’écriture dramatise, rappelle les scènes, des images du vécu, des éclats « dans la fougue que nous avions commune ». Là le fait de vivre, de vivre à deux, et l’écriture, où quelque chose se cherche qui devrait demeurer du temps de l’union, où dans une pré-nostalgie l’angoisse de ce qui surviendra après la perte, une perte qui pourtant a déjà eu lieu, puisque l’écriture en témoigne. Alors la poésie joue à faire semblant, à maintenir alerte la fougue, ténue et souvenir. Puis Bouquet nous plonge dans le flot du disparu, qui s’énonce pourtant avec la vivacité de l’instant et repousse toujours un peu la possibilité de la fin : 

« Tu vois (dit-il matin de J0) il faut simplement que tu me laisses / partir, c’est fini. J6 et 7 ont assisté silencieusement à l’intensité / du printemps […]. » Il y aurait sans doute à faire toute une histoire du rejet et du contre-rejet dans ce beau texte, cette façon de déplacer l’écriture, de repousser, retarder dans des mises à la ligne qui n’en finissent plus, comme autant de mise au point où s’éprouve la lenteur inquiète du deuil, marquée par « notre ultime coprésence », même au moment de se quitter. « Et c’est J35 (disons) de l’absence interminable ».

Chant de soi 

La poésie alors vient rappeler la présence du sujet, comme un moyen de lutter contre sa propre disparition, contre la menace de l’effacement et de la fin, après l’épreuve du délitement 

L’écriture de Bouquet s’ancre dans une chronologie personnelle autour d’une date de l’anti-épiphanie, scène du fini, l’anté et le post lapsaire, cette Chute dans le testament du moi. La poésie alors vient rappeler la présence du sujet, comme un moyen de lutter contre sa propre disparition, contre la menace de l’effacement et de la fin, après l’épreuve du délitement : 

« J’atteste ici de la réalité du monde, c’est le plus bref // serment possible // et s’il faut un tampon officiel je soussignée moi, singularité // quelconque, // certifie les choses de toute leur existence le jour j du mois m de l’année a // du siècle s. Pourtant l’absence s’est multipliée depuis. C’est comme / d’errer désormais dans le long deuil qui vient avant mourir »

L’écriture poétique engage ainsi l’élaboration de cette mythologie du vécu non pas dans la monstration tapageuse mais dans une interrogation perpétuelle des possibles, dans l’écriture presque surprise de qui regarde les regrets, constate ce qui ne demeure pas, ce qui aurait pu, dans une certaine idée du vacillement, où le monde déçoit. D’un côté, « Ils négligent toujours l’herbe à la radio sur / laquelle il serait si bon / pourtant de s’allonger près de toi », et de l’autre, « « ce matin par ex. clignotait une lueur d’espoir / même si à la fin un jour // désensibilisé a eu lieu : sans un poil d’extase ni la moindre // petite / joie sensuelle de lumière configurée au vent. » 

Il faut se ménager un havre, dans la poésie, qui tient haut l’inquiétude du vécu, sa vibration fragile, au gré d’une mémoire de secoué, jouer « l’avenir que je nous prévoyais », vérifier « qu’arrive ce qui était promis. » L’écriture engage dans le même mouvement une protestation, une manière de dire surprise et déception, puisque « le monde a l’air de se dérouler pour rien – ou plutôt pour // non-nous. Cf. // l’indifférence des tournesols bien plus préoccupés d’être en // file et à l’heure » ; et c’est troublant, lassant, quand tout semble nous glisser entre les doigts, là où vient à manquer l’assise, alors « stp signe moi enfin afin de me /certifier l’existence ». Et qui viendra, ensuite, gueuler à la face de l’amant cet éternel vertige du fait de vivre : certifie moi l’existence !, et déguster ensemble « le désordre même de vivre ». Puisque l’écriture nous laisse revoir un à un ces instants du vécu, nous refaire l’histoire dans une ménagerie intérieure où les gongs et les glas jamais ne se lassent, coups d’un destin effronté et brutal qui ne ressemble qu’au fait de vivre, et au seuil du possible se faire amant inépuisé :

« Donc j’appelle monde la main qui fait arriver tout le reste // et maintenant / nous sommes appuyés sur les choses et tout a lieu, lumière / y compris, / grâce au choc d’une vie contre une autre. Ça a l’air compliqué / mais c’est / aussi simple qu’un coup frappé à la porte »

 

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