Pastiches

Sentences et maximes sur les gens de cour et les médecins

Le récent déménagement de la bibliothèque de la Société de Port-Royal a révélé plusieurs fragments de La Rochefoucauld restés secrets en leur temps. Dans ces trente et unes maximes inédites, aujourd’hui présentées au public, le moraliste français rend compte, avec l’esprit qu’on lui connait, de la pente autoritaire du pouvoir royal.

 

Maximes

1. Le soin du peuple n’est souvent qu’un soin de soi à peine déguisé.

2. De bien des découvertes que l’on ait faites dans le pays de la dévotion politique, l’hystérie du pouvoir reste encore mal connue.

3. Ce que nous prenons pour des soins conserve bien souvent divers intérêts mystérieux dont la fortune sait se saisir.

4. Il apparait bien souvent que l’on déclare comme étant au nom du peuple les actions politiques les plus égoïstes et contraires aux intérêts du royaume.

5. Le goût de soi et de sa carrière est une passion qui dure.

6. La fortune enrichit souvent par miracle ceux qui n’avaient pas besoin de richesse.

7. Souvent on oit à la cour des discours plein de morale pour le peuple, en oubliant que l’on n’est pas mieux né.

8. Tout le monde se plaint de l’État, mais personne ne s’oppose à lui.

9. On voit fréquemment des bouffons devenir ministres. Comme si le pouvoir se plaisait à voir vertu là où l’esprit n’est pas. [Illisible] Un jour il n’y aura plus que des bouffons à la cour : mais qui amuseront-ils alors ?

10. On parle peu lorsque l’amour de soi se tait.

11. Le goût de l’autoritarisme se pare de mille vertus.

12. L’histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous révèle de plus en plus les grandes manœuvres fallacieuses des puissants. On assiste à un piètre détournement d’une science pleine d’audace, corrompue dans le détournement de petits et menus faits sournois. Chaque geste répond aux injonctions de son propre siècle. Celui où nous vivons accumule indéfiniment des phénomènes nés de l’amour-propre.

13. Lorsque le pouvoir oublie de convaincre, il s’impose.

14. Viendra un jour où les mensonges de l’amour-propre et de l’esprit de carrière grossiront tant qu’ils se démasqueront d’eux-mêmes.

15. Il est toujours de bon ton de critiquer les puissants, entre amis, plutôt que d’affirmer publiquement un désaccord.

16. La défense des intérêts du royaume trouve rapidement sa limite dans des intérêts politiquement supérieurs.

17. Il faudrait toujours rester perplexe face aux autorités de circonstance.

18. On renonce plus aisément à ses libertés qu’à un bal à la cour.

19. Le pédantisme des gens de cour n’est autorisé que par le peu d’esprit des gouvernés.

20. Les innombrables hauts faits de l’histoire politique sont souvent montrés comme un projet vertueux, au lieu que ce sont de banales décisions prises au banquet de l’amour-propre et des intérêts particuliers. [Texte effacé] Ainsi la guerre contre les virus, qu’on rapporte à l’ambition de sauver le peuple, aura réussi à mettre à mort quelques bons hospices du royaume et à défigurer considérablement l’enseignement de nos meilleures sciences.

21. L’hygiénisme des apparences masque bien mal le fond vicié.

22. L’amour-propre des médecins de circonstance fait souvent passer pour habile le plus sot d’entre eux.

23. Pour s’établir médecin chacun fait ce qu’il peut pour paraître médecin.

24. Souvent l’on aperçoit à la cour des médecins qui n’ont que l’habit.

25. Le spectacle politique oublie qu’il en est un. L’esprit de sérieux et de gravité n’a que l’apparence de l’esprit. Il n’élève ni n’éduque.

26. L’honnête femme qui pleure au Sénat trouvera toujours une maison pour récompenser sa médiocrité.

27. Qui se pense médecin le soir l’est au matin.

28. Qui vide l’hospice, accentue le mal.

29. On a vu les hospices et les hôtels-Dieu vendus pour le plaisir de certains courtisans quand les malades se tenaient chaud dans des rues sales.

30. Qui traverse la rue trouve un remède.

31. Les quelques médecins de qualité ne sauraient conserver longtemps leur intégrité au sein de la cour.

 

Des hommes non-illustres [fragments]

Portrait de Monsieur de la Verranie

Monsieur de la Verannie, notable assez mal connu, a vu sa carrière prendre un tournant d’une conséquence inouïe à l’occasion d’une affaire de maladie. Il marquera l’histoire pour d’obscures raisons mais on oubliera sans doute de mentionner les torts criminels de ses hauts gestes. Le clan des courtisans trouve souvent un lustre inébranlable sur la misère du peuple. On retiendra de lui qu’il reçut un diplomate étranger, le Marquis de Covidi, avec une politesse exagérée, et fit de nombreux et zélés prosélytes dans son entourage. [Texte manquant] Ce Marquis, par une telle entremise, se trouve fort bien établi dans les meilleures cours d’Europe, et chacun lui sacrifia rapidement bien des hommages. Même les plus grands médecins, vrais ou imaginaires, l’invitèrent à leur table.

Portait de Monsieur de Maronc

Monsieur de Maronc est un petit homme nerveux et autoritaire qui devint promptement l’un des importants de la cour. Non pas qu’il brillât d’un quelconque talent mais il faut dire encore qu’il apprit sans doute bien vite et mieux que tant d’autres à user de querelles établies et historiques pour imposer le cancer de son esprit. Ainsi, il prit rapidement le parti de s’imposer comme incontournable : ici il avait les faveurs de tel personnage puissant, là il inspirait de l’amitié à quelques factieux qui se plaisaient aux contrariétés qu’un Monsieur de Maronc pouvait inspirer à la cour. Un homme de la sorte imposa dans les esprits l’amour-propre le plus exacerbé. Il fit de ce défaut à la mode un mode d’être. Voilà au moins encore pourquoi il faudrait que l’histoire le retienne.

 

 

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